Gagner la guerre avec sa langue – Windtalkers

 

Aujourd’hui, nous allons parler du film Windtalkers réalisé par John Woo et sorti en 2002.

Windtalkers, c’est un film historique inspiré de faits réels. Il raconte l’histoire d’indiens navajos  recrutés dans l’armée américaine durant la seconde guerre mondiale pour servir de « code talker », un « code talker » étant une personne chargée de transmettre des messages codés.

C’est l’occasion pour nous d‘en apprendre un peu plus sur ces soldats pas tout à fait ordinaires, et bien évidemment de voir si le film est assez fidèle à leur histoire.

C’est durant la fin de la seconde guerre mondiale que se passe le film, du côté des États-Unis. Ces derniers sont engagés dans le conflit contre l’empire du Japon aux côtés de l’Australie, des Pays-Bas et du Royaume-Uni depuis l’attaque surprise de Pearl Harbor, situé dans l’archipel d’Hawaii, le 7 décembre 1941. Cette attaque est par ailleurs la réponse japonaise à l’embargo sur le pétrole et l’acier que les Pays-Bas et les États-Unis imposent à l’empire du soleil levant depuis juillet 1941.

Dès lors, l’océan pacifique est le théâtre d’opérations militaires de grande envergure, dont le but est bien évidemment de conquérir les îles du pacifique et de détruire les installations militaires ennemies, mais aussi de contrôler les flux commerciaux afin d’empêcher l’adversaire de ravitailler les nombreux archipels qu’il contrôle et qui ne peuvent survivre sans importations extérieures.

A ce jeu, les États-Unis sont plutôt fort, puisque grâce à leurs sous-marins pilonnant systématiquement les convois commerciaux japonais, ils arrivent à asphyxier l’économie nippone.

 

La guerre du pacifique

C’est dans ce contexte que se déroule le film qui met en scène plusieurs protagonistes : d’un côté, on trouve deux navajos : Ben Yahzee (bèn-ya-ha-zii) et White horse, que l’armée américaine vient chercher directement dans leur réserve, et deux soldats blancs que sont Pete « Ox » Anderson et Joseph « Joe » Enders, ce dernier étant au passage un blessé de guerre ayant perdu la totalité de son escouade durant la bataille des îles Salomon.

Bien qu’il soit réformé, le mec en veut et il fait tout pour retourner au combat.

Ben Yahzee et White horse suivent alors un entrainement visant à leur apprendre le code navajo, un code basé sur leur langue maternelle, ce qui le rend incompréhensible des américains comme des japonais, mais aussi des navajos n’ayant pas été formés à le comprendre. Ben Yahzee et White horse sont ensuite chacun associés à un protecteur : le premier est associé à Joe, le militaire traumatisé, et le second est associé à Ox. Ces derniers doivent alors protéger le code à tout prix.

Ils sont ensuite envoyés à Saipan, une île du Pacifique de l’archipel des Mariannes, où l’utilisation du code se révèle particulièrement efficace, permettant aux américains d’avancer plus efficacement sur le terrain. Les navajos se lient d’amitié avec leurs protecteurs jusqu’à ce que Joe soit contraint de tuer Whitehorse pour sauver le code, suite à quoi Ben Yahzee se retourne contre Joe, son propre partenaire & protecteur, hésitant même à le tuer en retour. Suite à cela, durant une embuscade, Ben Yahzee agit de manière irréfléchie, aveuglé par la colère et la vengeance, et fonce seul sur les lignes japonaises, mettant en péril la mission. Finalement, Ben Yahzee et Joe sont tous les deux touchés mais arrivent à demander un soutien aérien déterminant, suite à quoi Ben Yahzee demande à Joe de le tuer pour ne pas qu’il soit capturé vivant, pour protéger le code. Joe refuse de tuer son code-talker, sauve son partenaire en se sacrifiant au passage.

Ben Yahzee finit par rentrer à la réserve et retrouve sa famille. Il rend hommage à son protecteur tombé au combat, puis le film se termine par un épilogue expliquant l’importance cruciale du code navajo durant la guerre du pacifique.

Le code Navajo

Ce film est inspiré de faits réels, et le code navajo a bel et bien existé.

L’idée d’utiliser le code navajo pour éviter que les japonais interceptent et déchiffrent les communications, on l’a doit à Philip Johnston, un ingénieur américain ayant vécu au sein d’une tribu navajo avec ses parents missionnaires. En 1942, il arrive à convaincre de l’utilité du code le Lieutenant-Colonel James E. Jones, alors officier en communication du corps des signaleurs, et dont le rôle est justement de développer et gérer les systèmes de transmission d’information.

29 premiers navajos sont alors recrutés pour créer un code indéchiffrable, et c’est au total 421 navajos qui seront entrainés et envoyés dans le Pacifique durant la durée totale du conflit. Ils serviront dans chacune des 6 divisions marine du pacifique, mais aussi dans les forces spéciales ou encore chez les parachutistes.

Tout comme il l’est montré dans le film, les unités militaires, qui ne sont associés à aucun mot navajo, sont désignées par des mots courants dans cette langue. Par exemple, un « tank » est une « tortue », une « grenade » est une « patate ».

L’efficacité du code est incroyable : tout d’abord, parce qu’il est incompréhensible pour les japonais, confrontés à une langue qu’ils n’ont jamais entendu, mais aussi parce qu’un navajo traduit un message presque instantanément là où les machines mettent parfois plusieurs dizaines de minutes.

Cependant, contrairement à ce qu’on peut voir dans le film, à cette époque, le navajo n’a jamais été écrit en dehors des salles de formation, et la plupart des navajos n’ont même jamais eu recours à l’écrit, mémorisant tout directement afin que personne ne puisse tomber sur un document trahissant le code.

Si le film est axé sur le rôle des navajos et de leur code durant la guerre, il faut savoir que les navajos ne sont pas les seuls à avoir été utilisés pour leurs compétences linguistiques.

En effet, durant la seconde guerre mondiale, plusieurs divisions américaines utilisent des amérindiens sur le terrain pour leurs compétences linguistiques. En Europe, on utilise des comanches alors qu’en Afrique du nord, ce sont des Meskwaki qui sont utilisés. Des soldats issus d’autres tribus, comme les Creek, les Lakota ou encore les Pawnee jouent un rôle similaire ; un rôle qui a non seulement été déterminant pour la guerre du pacifique, mais aussi pour le débarquement en Normandie le 6 juin 1944. Notons qu’avant le succès du code navajo, les basques furent aussi utilisés dans le pacifique par les américains pour les mêmes raisons.

Ce n’est pas la première fois non plus que ce genre de stratégie est mis en œuvre : déjà durant la première guerre mondiale, les comanches et les Choctaws étaient utilisés comme opérateurs radio, et ce notamment durant la seconde bataille de la Somme et l’offensive Meuse-Argonne.

Les indiens et la société américaine

Le film se penche également sur la société américaine à l’époque de la seconde guerre mondiale. A plusieurs reprises, le clivage entre les blancs et les amérindiens est bien visible : Dans le film, l’Amérique raciste est d’ailleurs incarnée par Chick, un soldat qui n’hésite pas à rabaisser ses compatriotes navajos voire en venir aux mains contre ces cerniers, et ce parce qu’il « confond les navajos avec les japonais ».

Et c’est effectivement quelque chose qui a posé problème à l’époque : la ressemble physique présupposée entre les navajos et les japonais conduit à plusieurs situations préjudiciables pour les américains :

Dans le film, cette proximité entre les navajos et les japonais est utilisée à des fins scénaristiques, puisque Ben Yahzee se déguise en soldat nippon pour tromper la vigilance de l’ennemi et ainsi permettre aux américains d’obtenir une victoire désespérée.

Sauf que dans la réalité… cette proximité physique était bien plus un inconvénient qu’un avantage.

Certains navajos sont victimes de tir-ami, certains sont mêmes capturés par leurs collègues pourtant du même camp pour subir des interrogatoires comme s’ils s’agissaient d’ennemis. Dans le film, Joe interdit à Ben Yahzee de s’éloigner seul pour éviter les problèmes, une situation qui en rappelle d’autres biens réelles puisque certains soldats navajos devaient effectivement être accompagnés par des non-navajos à tout moment.

Dans le film, plusieurs thèmes sensibles sont évoqués, comme les massacres d’indiens et les déportations qu’ils ont pu subir.

Et à cette époque, les amérindiens sont loin d’être intégrés à la société américaine. D’ailleurs, durant la première guerre mondiale, les premiers code talkers s’étaient engagés dans l’armée en échange de la nationalité américaine puisque la plupart des natifs n’étaient alors même pas considérés comme des citoyens : en effet, la citoyenneté n’est accordée aux amérindiens qu’en 1924, justement pour les récompenser de leur rôle durant la 1e guerre mondiale.

Dans les années 40, époque à laquelle se passe le film, cela ne fait qu’une cinquantaine d’années à peine que les guerres indiennes sont terminées ; et si nos protagonistes servent sous la même bannière, leurs grands-parents ont certainement connu la colonisation et les massacres, chacun de leur côté : En effet, Il ne faut pas oublier que de nombreuses tribus sont déportées ou exterminées durant tout le XIXe siècle, et ce afin de permettre aux américains de mener à bien la conquête de l’ouest.

Au début du XXe siècle, les amérindiens sont également victimes de la pauvreté et de l’exclusion. Beaucoup sont parqués dans des réserves où on interdit aux amérindiens de parler leur langue natale à l’école et où la politique mise en place est très hostile à leur héritage traditionnel.

Dans le film, ces problématiques sont abordées, notamment lorsque Ben Yahzee évoque les châtiments corporels qu’il a reçu étant enfant pour avoir parlé Navajo à l’école, une langue interdite en classe mais ironiquement nécessaire en temps de guerre.

Par contre, les navajos sont représentés comme vivant au pied de Monument Valley, un parc naturel et sauvage à la beauté inégalable, alors qu’en réalité ces derniers vivent le plus souvent parqués dans des réserves loin de leurs terres ancestrales ou encore dans des bidonvilles où règne un climat de peur constant, et où les amérindiens subissent quotidiennement le racisme du reste de la population comme celui des forces de l’ordre.

Ainsi, pour les navajos, le fait de voyager est quelque chose de nouveau : la plupart n’ont jamais quitté la réserve ou le bidonville où ils vivent, et beaucoup n’ont jamais ne serait-ce que pris le bus ou le train, et c’est sans parler du bateau ou de l’avion, ces derniers n’ayant jamais vu l’océan. Les navajos ignorent presque tout du conflit dans lequel ils sont engagés, mais ils le font pour protéger leurs terres ; et on ne parle pas là des terres des États-Unis leur mère patrie, mais plutôt des terres de leur tribu ou de leur réserve.

Et c’est alors légèrement différent de ce que représente le soldat navajo Ben Yahzee, qui incarne dans le film le navajo aux valeurs américaines traditionnelles, et dont le patriotisme va si loin que son fils s’appelle même George Washington.

La bataille de Saipan

L’action du film se déroule durant la bataille de Saipan, une bataille qui a bel et bien existé et qui incarnait pour les américains tout ce que le conflit avait de détestable : le terrain est difficile, on y trouve des jungles difficiles d’accès et des grottes transformées en bunkers. L’île est particulièrement bien défendue et les objectifs que les américains se fixent se révèlent pour beaucoup inatteignables. Si les combats sont difficiles et l’avancée plus lente que prévue, le rôle des code-talkers navajos est, comme le film le montre d’ailleurs, déterminant.

Dans le film, les américains gagnent plusieurs batailles et nos protagonistes finissent par rentrer dans un village local. La population civile est apeurée, mais les américains sont plutôt chaleureux : on a même le bon Joe qui donne à boire à un enfant ou un autre soldat qui donne du chocolat à une petite fille.

Dans les faits, la situation est bien différente : le japon avait mis en place une propagande efficace visant à faire passer les américains pour des monstres sanguinaires. De plus, lorsque les américains frappent l’île de Saipan, il leur est difficile de faire la différence entre les villages de civils et les positions militaires, et de nombreux civils font alors les frais des attaques de marines, ce qui les conforte dans leur vision négative des soldats américains. Ajoutons à cela que le gouvernement impérial donne les mêmes privilèges aux civils tombés au combat que ceux accordés aux soldats : Ainsi, de nombreux civils participent aux hostilités et plutôt que de se rendre aux américains, beaucoup préfèrent se suicider en sautant des falaises.

Quoiqu’il en soit, la chute de Saipan a des conséquences lourdes sur le Japon : elle entraine la démission du gouvernement en place et les positions militaires nippones sont considérablement affaiblies.

La postérité des Navajos

Suite à la fin de la guerre, les navajos sont rentrés chez eux, retrouvant leurs familles et leur quotidien. Des privilèges qui leur étaient accordés à l’armée pour leur rôle crucial, il ne reste grand-chose après la fin du conflit.

Tout d’abord, alors que la plupart des soldats américains ont le droit à des avantages grâce à leur statut de vétéran, les navajos n’ont souvent pas pu en profiter. C’est par exemple le cas pour les banques qui leur refuse de leur prêter de l’argent : les amérindiens, au statut et au quotidien particulier, n’ont pour beaucoup par les papiers administratifs nécessaires pour faire valoir leurs droits.

Ensuite, leur rôle n’est pas aussitôt reconnu, et leurs familles ignorent même pendant longtemps quel fut leur rôle durant la guerre, alors même que des code-talkers sont par la suite utilisé durant la guerre de Corée ou du Vietnam. Il faut attendre la déclassification du projet code navajo en 1968 pour que le rôle des code talkers soit reconnu. En Décembre 1971, Richard Nixon remercie les navajos pour leur patriotisme et leur courage, mais il faut véritablement attendre l’année 2000 pour que le congrès reconnaisse leurs exploits. Pour les autres tribus comme les Choctaw ou encore les comanches, il faut attendre 8 années supplémentaires. Dans le film, ce manque de reconnaissance apparait d’ailleurs lorsque Joe reçoit une médaille pour le plan concocté et exécuté avec l’aide de Ben Yahzee, alors que ce dernier n’est pas décoré.

Avant de clôturer cet épisode, j’aimerais revenir sur le principal fil scénaristique du film : Joe est contraint de tuer un code-talker pour sauver le code.

Cependant, il n’est jamais vraiment mentionné explicitement dans le film que Joe doit aller jusqu’à le tuer, et lorsqu’il le fait, c’est avec l’accord tacite de White Horse, la victime. Il faut savoir que le film Windtalkers a eu le soutien financier de l’armée américaine, et cette dernière aime assez que l’on déforme légèrement la réalité pour lui donner une image positive. C’est pour cette raison que les civils japonais apparaissent apeurés et les soldats américains salvateurs, alors que comme nous l’avons vu, la réalité fut toute autre. L’armée a demandé à ce que la demande de tuer le code-talker ne soit pas trop explicite afin de ne pas donner une image négative de l’armée. C’est aussi pour cette raison que l’histoire est tournée de la sorte, avec un soldat héroïque qui ne tue le premier code-talker que parce que ce dernier lui en donne la permission, et qui refuse de tuer le second lui-même pour se racheter à la fin du film, quitte à se sacrifier lui-même.

Là, c’est plutôt clair qu’il ne s’agit pas d’une réalité historique. On est plutôt sur de la propagande, et on ne peut pas nier que toute cette propagande américaine teinte le film : les drapeaux américains sont omniprésents, le soldat américain est un héros et les indiens veulent à tout prix s’intégrer dans ce grand pays qu’est l’Amérique, servant au passage de second rôle dans un film racontant une histoire où ce sont pourtant eux les héros. Il ne faut pas oublier dans quel contexte le film est sorti : les États-Unis sont alors engagés dans le conflit en Irak et l’engagement du pentagone dans les films de guerre hollywoodien a aussi pour rôle de motiver ceux qui hésiteraient encore à s’engager dans la grande armée de l’oncle sam.

 

 

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