Le temps béni des colonies ?

Depuis le lancement de la chaîne Nota Bene, vous êtes nombreux à m’avoir demandé un épisode sur la colonisation. Ce n’est pas vraiment ce que je vais faire aujourd’hui, car le sujet est très complexe mais j’espère pouvoir le traiter un jour. Non, aujourd’hui j’aimerai vous parler de l’utilisation politique de la colonisation et donc de l’histoire. Et comme toujours quand les politiques parlent histoire, c’est souvent pour dire des conneries ou servir leur propos.

Un crime contre l’humanité, et en même temps…

Mi-février 2017, le candidat Macron prend position sur la question épineuse de la colonisation. Je cite :

« Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certains ont voulu faire cela en France, il y a dix ans. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers qui nous avons commis ces gestes. »

Jusque là, il faut bien le reconnaître, je suis assez d’accord avec Macron. C’est même plutôt bien qu’il revienne sur cet épisode douloureux de notre histoire mais aussi sur celles des peuples que nous avons colonisés. Cependant, à peine a-t-il prononcé cette phrase que de nombreuses personnalités politiques, principalement de droite, montent aux créneaux, vent debout contre ses affirmations. Tandis que François Fillon déclare que la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord, tout comme Florian Philippot qui rappelle les routes, les écoles, les hôpitaux et la culture française que l’on a laissé là-bas, Eric Woerth qualifie les propos de Macron d’irresponsables, l’accusant même de salir notre histoire.

On voit ici qu’on a deux visions de la colonisation qui s’affrontent brutalement. Deux visions au service d’une idéologie politique et j’ai donc voulu creuser un peu la question sur cette utilisation de la colonisation dans le discours politique. Alors on entend par ci par là que la position de Macron ne fait que culpabiliser les français, ressasser le passé, créer des divisions mais au fond de moi pour la première fois, Macron disait quelque chose qui faisait sens dans ma tête. Jusqu’à ce que je tombe sur ses déclarations de novembre 2016 : “Oui, en Algérie il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie.

Tiens donc, 3 mois auparavant on a donc un discours qui n’est pas vraiment dans le même style, se rapprochant même du discours de ses détracteurs actuels. Bizarre ? Pas vraiment, c’est de la politique et chacun cherche à brasser large dans ses déclarations pour récolter un maximum de voix, à droite, comme à gauche.

Les périlleux « bilans positifs »

Allez, on va rentrer dans le vif du sujet et reprendre cette dernière déclaration de Macron, notamment quand il dit que la colonisation a permis l’émergence d’un État. C’est assez drôle en fait, ou pas. Puisque c’est totalement l’inverse en fait ! Mathilde Larrere, une historienne fort intéressante que je vous invite à suivre sur Twitter, lui a d’ailleurs fait remarqué en lui précisant que la colonisation de l’Algérie en a fait un département français et non un État. C’est la décolonisation qui lui a permis de se créer en tant qu’État, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Concernant le reste de la phrase, il contrebalance les effets négatifs de la torture en Algérie par la création de richesses et de classes moyennes, ce qui va dans la continuité de Florian Philippot d’ailleurs avec ses routes, ses écoles et ses hôpitaux apportés par les bons français au peuple algérien. Sylvie Thénault, directrice de recherche au CNRS a pas mal travaillé sur la question de la colonisation en Algérie et sur l’indépendance algérienne. Elle le dit elle même, il est finalement assez glauque de chercher à dresser un tableau mesurant le positif et le négatif entre les tortures et violences d’un côté et les créations d’infrastructure de l’autre. On ne peut pas pour chaque acte de discrimination, chaque homme torturé, chaque vie prise, d’un côté comme de l’autre, dire “oui, mais en échange, on a construit un hôpital, c’est quand même pas rien !”.

Et c’est bien là qu’est le problème finalement, c’est notion de négatif et de positif puisque finalement on ne peut pas les dissocier. Et pourtant c’est bien là une idée qu’on essaye de nous faire passer : la colonisation ça a quand même du positif ! Le rôle de la France dans cette affaire, est positif. Au delà du fait que, comme le souligne une nouvelle fois Sylvie Thénault, la colonisation c’est avant tout une appropriation illégitime par la force d’un territoire et de son peuple, et je vous invite à aller voir mon épisode sur la conquête de l’ouest c’est le même schéma en gros, il y a une vraie volonté de positiver la colonisation chez une certaines frange de la politique française. Et c’est pas vraiment nouveau tout ça.

En 2005 a été voté la loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des français rapatriés. En gros, au delà du titre un peu vague et pas rassurant, on y trouve un article qui dispose “Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.“ Donc là on légitimait déjà le fait que la colonisation est positive. Bien sûr l’article a provoqué un tollé général parmi les historiens et le 15 février 2006, sous l’impulsion de Dominique de Villepin, il est abrogé. Ouf ! Et pourtant ça n’empêche pas un certain paternalisme positiviste, toujours présent, chez certaines figures politiques à l’égard de l’Afrique.

En 2007, Nicolas Sarkozy lors de son célèbre discours de Dakar, dit ainsi “L’homme Africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès”. L’homme Africain n’est pas assez entré dans l’histoire… inutile de vous dire que ça a fait grincer des dents et on comprend très bien pourquoi. On reproche à l’Afrique d’être trop tourné sur son passé et de ne pas se concentrer sur l’avenir, alors que ses richesses, il faut bien le dire, ont été pillé par les puissances d’Europe centrale comme la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Henri Guaino qui avait écrit le discours de Sarkozy, avait un peu le même discours de Fillon qui souvenez vous dit que la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. Henri, il dit “L’héritage de la colonisation est aussi le vôtre. Il y a tous les crimes, mais il y a aussi les droits de l’homme, l’égalité hommes-femmes, l’universalisme…

Pour moi, ça n’est ni plus ni moins que la justification des politiques coloniales de l’époque, au nom de laquelle on imposait notre mode de vie, notre point de vue, nos conditions marchandes. Et pour se dédouaner de la phrase choc “L’homme africain n’est pas encore assez entré dans l’histoire”, il dit que c’est une sorte de référence à Aimé Césaire qui avait dit “Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’Histoire”. Sauf qu’à ce moment là Aimé Césaire parlent aux écrivains, aux historiens, aux penseur d’une Afrique qui tente de se libérer de l’influence occidentale même si elle est encore forte. C’est un autre contexte qui justement va à contre-courant des idées de Guaino. Ici il faut laisser entrer les peuples noirs sur la grand scène de l’Histoire parce que jusqu’à présent, elle en a toujours été écarté, par l’occident !

Un problème moral

Finalement pour reprendre la formule de Macron, est ce que l’on peut qualifier la colonisation de crime contre l’humanité ?

Là encore je m’appuie sur Sylvie Thénault parce qu’elle a un bon background dans le juridique, on ne peut pas, en tout cas juridiquement ça ne peut pas être qualifié comme tel puisque le système juridique français, après la guerre d’Algérie, a tout fait pour amnistier cette période, ne prenant pas en compte la torture, les massacres ou les exécutions dans la définition du crime contre l’humanité. C’est donc plus une question morale. Et là pour le coup on pourrait rejoindre le Macron de 2017, en espérant que dans deux mois il ne redevienne pas le Macron de fin 2016, sur le fait que des excuses devraient être présentées à ces peuples. La question du dédommagement elle est très complexe car elle dépend de nombreux facteurs, mais s’excuser, formellement, pour toute cette souffrance, ça coûte quoi ? Pourquoi est ce qu’aucun président français, même si parfois ils ont pu regretter la tournure des événements, ne s’est excusé auprès de l’Algérie et des autres colonies françaises ? Et si les politiques qui prétendent qu’il faut arrêter de se culpabiliser avec le passé critiquent cette prise de position, pourquoi mettent-ils tellement d’acharnement à vouloir inscrire le terme de “positif” à côté de celui de “colonisation” ?

Au fond, est ce que tout ça ne relèverait pas d’un problème de génération. Après tout, il a fallu attendre 1995 pour que Chirac reconnaisse que l’état français a participé à la déportation des populations juives. Il a fallu attendre 1995, soit près de 50 ans après la guerre pour que le président de la République ne prenne la responsabilité de s’excuser au nom de l’état Français. Si cette reconnaissance est arrivée si tardivement c’est peut être parce que la génération qui a vécu les traumatismes liés à la seconde guerre mondiale et qui y a parfois participé ne pouvait prendre cette décision que l’on peut considérer comme honteuse mais que je considère pour ma part comme courageuse. Comme le dit Benjamin Stora “Il y a un décalage entre la jeunesse et une partie de la classe politique, c’est pour ça que Macron, qui a 38 ans, l’a dit sur le ton de l’évidence. Et ça soulève de l’embarras à gauche, de la protestation à droite et de la virulence à l’extrême droite.” C’est alors peut être à nous, à notre génération de prendre les choses en main pour enfin tourner la page, tous ensemble, s’en vouloir glorifier un camp en particulier, simplement en acceptant notre histoire, douloureuse, et en y faisant face.

La question est en tout cas complexe, tout comme ce format dans lequel je prends évidemment parti mais vous avez le droit de ne pas être d’accord avec cette analyse et vous pouvez en débattre dans les commentaires, toujours de façon calme car n’oubliez pas qu’en face de vous, de l’autre côté de l’écran, se sont des vraies personnes et ça on a souvent tendance à l’oublier. Merci pour votre soutien.

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