Ronsard et le château de Talcy

“ Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu cette vesprée,

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vôtre pareil. “

 

Vous avez sans doute déjà tous entendu ce poème de Pierre de Ronsard sur les bancs de l’école primaire. Figurez vous que c’est ce château, à Talcy, qui lui souffle l’inspiration de ces mots. Et oui, l’histoire ce n’est pas que des grandes histoires de rois et de batailles….

 

C’est à quelques kilomètres de Blois que vous trouverez le témoin d’une époque lointaine, le Château de Talcy qui a su conserver son mobilier et son magnifique jardin. En témoigne l’incroyable conservation de ce pigeonnier, mais également celle du pressoir à vin, indispensable lorsque l’on constate la qualité et la beauté du verger du château.

Mais au delà de son esthétique qui nous transporte dans le temps, c’est aussi et surtout son histoire qui nous promet un voyage emprunt de littérature et de poésie. Amour impossible, refuge lors des guerres de religion, ce lieu est bien évidemment chargé d’histoires.

Pierre de Ronsard et la poésie

Commençons ensemble par suivre l’histoire de Pierre de Ronsard, dont le séjour au château et l’histoire de coeur tragique qu’il y vécut  inspireront sa plume. Né en 1524, il raconte lui même que sa généalogie remonte en Europe de l’est, jusqu’aux rives de la mer noire, lieu de naissance du héros de la mythologie grecque Orphée.

Ca commençait bien hein ? Pourquoi je parle au passé ? Et bien parce que la réalité est bien différente puisqu’il est fils d’un écuyer et d’une fille de notable, issus de lignées de serviteurs du roi. Aucune honte à avoir donc, mais Ronsard, comme beaucoup de ses contemporains de la Renaissance, s’est créé une généalogie fictive. Devant votre pc je sais que vous vous posez cette question profonde de sens…Pourquoi ? Car à cette époque, c’est la mode des “antiques”, où l’on fait revivre les héros de l’antiquité. Les nobles se rattachent ainsi à des familles nobles plus anciennes – en remontant par exemple jusqu’à l’antiquité romaine – ou comme Ronsard en s’octroyant une filiation divine ! En gros, c’est comme trafiquer son CV, ça peut sembler être une bonne idée, mais à un moment ça commence à se voir !

En 1545, lors d’un bal à la cour de Blois, Pierre de Ronsard rencontre sa toute première muse, la très jeune Cassandre Salviati alors âgée de treize ans. Le poète en a vingt. Il s’éprend immédiatement d’elle mais ne peut pas l’épouser, et cela non pas parce qu’elle n’a que 13 ans je le rappelle, mais bien parce qu’il est un prêtre tonsuré, c’est à dire qu’il s’est rasé une partie des cheveux. La tonsure était une pratique chrétienne symbolique qui représente la renonciation au monde lors de l’entrée dans les ordres -et de façon pratique, elle permettait aussi de différencier les religieux des autres groupes sociaux.

Malgré tout, le coeur a ses raisons que la raison ignore et il écrit à Cassandre un total impressionnant de 182 sonnets, dont le célèbre “Mignonne allons voir si la rose”, qui se termine par “Cueillez, cueillez votre jeunesse : Comme à cette fleur la vieillesse Fera ternir votre beauté.”

Une façon à peine cachée de l’inciter à partager son lit : en plus d’être prolifique, il est très délicat et ça c’est beau.

 

Pour ce qui est de leur relation après cette rencontre, les versions diffèrent : certains disent qu’il ne l’a jamais revue, d’autres qu’il la revoit régulièrement au château de Talcy et essaie de la séduire près de ce puits forgé surmonté d’un toit d’ardoise, en vain : elle se marie l’année suivante avec Jean de Peigné, seigneur de Pray.

Mais c’est bien au château de Talcy que vécu Cassandre, “La muse” qui inspire Ronsard lorsqu’il écrit le premier des Livre des Amours, « les amours de Cassandre ». Le château, qui existe probablement depuis le XIIIe siècle, est acheté en 1517 par le père de Cassandre et banquier florentin Bernard Salviati dans le but d’en faire une maison secondaire. Il le modifie dans la continuité directe de la tradition gothique sans trop prendre en compte la mode italienne, fait étonnant pour un château modifié par… un italien ! Enfin chacun ses goûts comme dirait l’autre !

Reste tout de même cette très belle galerie, élément qui sort de la tradition gothique et vient de la mode italienne de la renaissance.

Le château de Talcy

Le 28 juin 1532, quinze ans après cet épisode et alors que la première Guerre de Religion entre catholiques et protestants gronde, Catherine de Médicis organise la Conférence de Talcy avec Charles IX, le Prince de Condé et les principaux chefs protestants, dans une tentative infructueuse d’apaisement.

On peut d’ailleurs retrouver au château deux chambres dites “de Catherine de Médicis” et “de Charles IX”, en mémoire de ces personnages. Le mobilier très bien conservé n’est cependant pas de cette époque : celui de la chambre de Charles IX date par exemple du XVIIIe siècle.

Théodore Agrippa d’Aubigné, écrivain et poète protestant, est très attaché à la cause des huguenots – le nom que l’on donne aux protestants durant les Guerres de Religion : il dénonce leurs conditions de vie dans son oeuvre. Après le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572, qui fait entre 10 000 et 30 000 morts à travers la France, il se réfugie à Talcy.

Il y débute l’écriture de son oeuvre “Les Tragiques” : on raconte qu’il aurait eu au château la vision lui inspirant cet ouvrage, dans lequel il raconte le jugement dernier : les catholiques sont damnés et les protestants se retrouvent aux côtés de dieu. Agrippa d’Aubigné cite d’ailleurs Talcy dans plusieurs vers dans du recueil. Comme Pierre de Ronsard trente ans auparavant, il y trouve aussi une muse : coïncidence amusante, il s’agit de Diane, la nièce Cassandre Salviati qui avait tant retourné le coeur de Ronsard.

En 1718, Jérémie et Marie-Jeanne Burgeat réaménagement le château pour le mettre au centre d’un domaine agricole de 550 hectares : un colombier, une bergerie, une basse-cour, un potager, un verger, des vignes et des champs de céréales garnissent ses environs. Son intérieur est également redécoré à cette époque et on peut maintenant y admirer une salle à manger du XVIIIème siècle très bien conservée et garnie de meubles sur mesures, fabriqués exprès pour ne pas cacher les “tapisseries d’Indiennes”. Encrées de manière artisanales, cette ancienne forme de papier-peint est appelée ainsi car elles proviennent du Comptoir des Indes. Pourtant, ces tissus sont interdits de 1686 à 1759 dans le but de protéger les industries françaises : mais comme on peut le voir sur ces murs, l’imitation française fonctionne bien…

Le château devient ensuite la propriété de la famille Stapfer, des protestants suisses alliés des Burgeat. Ce qui est drôle, c’est que le château semble destiné à une histoire empreinte de littérature, puisqu’au XIXème siècle, un certain Albert Stapfer, traducteur français de Goethe, y organise des salons littéraires voyant passer notamment Stendhal ou encore Prosper Mérimée : comme trois siècles auparavant, le château est un endroit de séjour pour de grands hommes de Lettres, lieu de culture et d’échange.

 

 

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