Une armée dirigée par un cadavre (Soliman le Magnifique)

Mes chers camarades bien le bonjour !

Vous avez un corps sous les bras mais vous ne savez pas quoi en faire ? Pas de panique, comme vous le savez ici on fait de l’Histoire et nul doute qu’en regardant en arrière, on peut trouver quelques idées pour s’occuper un peu ! Allez c’est parti pour un petit tuto à l’ancienne sur comment planquer efficacement un cadavre !

L’empire Ottoman sous le règne de Soliman

Comme dans tout bon film où on se retrouve avec un mort embarrassant sur les bras, il faut trouver la bonne technique pour que personne ne sache ! Allez, on replonge au XVIe siècle au cœur de l’empire Ottoman !

Soliman à cheval
Portrait de Soliman le Magnifique, datant du XVIe siècle.

En 1520, le sultan Sélim 1er meurt en laissant derrière lui un empire en pleine expansion. Son fils, Soliman le Magnifique, reprend le flambeau et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il met le paquet. Soliman, c’est LE souverain de l’Empire Ottoman, probablement le plus connu parce que c’est celui qui a régné à l’apogée de l’Empire et qu’il a posé les bases de cette société pour près de 3 siècles, rien que ça ! L’Empire, qui avait déjà repoussé ses frontières, continue de s’étendre à cette période au Proche-Orient, en Afrique du Nord et même dans les Balkans. Si nous autres occidentaux le connaissons sous le surnom “le Magnifique”, les Turcs, eux, le surnomme “Le grand” ou “le législateur”. Et pour cause,  il a mené un grand nombre de réforme dans l’empire, notamment sur le système économique, judiciaire et sur l’éducation en plus de pousser à fond la culture et les arts dont il supervisait lui même le développement. D’ailleurs comme la plupart des sultans Soliman avait choisi une spécialité dans un métier d’art, en l’occurrence ici l’orfèvrerie.

L’alliance entre Soliman et François 1er

Première lettre envoyée par Soliman à François Ier
Première lettre envoyée par Soliman à François Ier, début d’une alliance contre les Habsbourg.

Ce qui est assez unique durant le règne de Soliman, un musulman, c’est qu’il va s’allier à un catholique pour aller se friter contre les Habsbourg ! Et oui, parce que Soliman, ça va devenir un bon pote de…François 1er ! Et ça c’est absolument incroyable parce que durant le Moyen-Âge, s’il y a un bien un truc qui soudait les peuples entre eux, c’était la question religieuse, enfin souvent dirons-nous! Pour le coup là, on est dans une situation où deux royaumes, celui de la France et celui des Ottomans, font passer leurs intérêts politiques propres avant celui de la religion. Et ça, c’est beau…Main dans la main pour taper sur les Habsbourg…rendez-vous compte ! D’ailleurs il en profite pour tisser des échanges commerciaux avec les français et pour la première fois de l’histoire ottomane, il autorise des occidentaux, les français, à venir faire du commerce dans son empire. En gros Soliman c’est un peu une rockstar de l’époque quoi, le mec est sur tous les fronts, il touche à tout, il rencontre du beau monde… D’ailleurs quand il se présente on dirait un peu Daenerys dans Game Of Thrones quand on énumère tous ses titres…Tient, “petit extrait” d’une lettre qu’il envoie à François 1er, ça vous donnera une idée…

“Moi qui suis le sultan des sultans, le souverain des souverains, le distributeur des couronnes aux monarques du Globe, l’ombre du Dieu sur la Terre, le Sultan et le Padichah de la Mer Blanche, de la Mer Noire, de la Roumélie, de l’Anatolie, de la Caramanie, du Pays de Roum, de Zulcadir, du Diarbekr, de l’Azerbeidjan, de la Perse, de Damas, d’Alep, du Caire, de la Mecque, de Médine, de Jérusalem, de toute Arabie, du Yémen et de plusieurs autres contrées que mes nobles aïeux et mes illustres ancêtres… conquirent par la force de leur armes et que mon auguste majesté a également conquises avec mon glaive flamboyant et mon sabre victorieux, Sultan Suleiman-Khan, fils de Sultan Selim Khan, fils de Sultan Bayezid Han.”

Vous voyez le personnage quoi…

L’invasion de la Hongrie

Siège de Vienne 1529
Siège de Vienne par l’armée ottomane en 1529, qui sera un échec.

Bref, tandis que François 1er tape sur Charles Quint en Italie, Soliman, lui, fonce vers les Balkans, plus précisément en Hongrie. Il prend Belgrade en 1521, puis Budapest en 1526 et se paye même le privilège de flinguer le roi ennemi. En 1529, il marche carrément sur Vienne et les autrichiens voient rouge ! Et si le siège de Vienne sera un échec pour Soliman, il ne va pas s’arrêter là puisque durant sa vie il mène près d’une dizaine d’expéditions militaires en Europe. Tout ça en continuant à se fighter avec l’Iran en même temps… A mon avis le Soliman il était pas qu’orfèvre hein… il était aussi hyperactif !

Bref, c’est lors d’une de ces campagnes en Hongrie, en 1566, que le destin de Soliman va se jouer. Cette année là, Soliman veut une nouvelle fois envahir la Hongrie pour pousser l’attaque jusqu’à Vienne. Alors âgé de 72 ans, il prend le commandement d’une armée incroyable : près de 300 000 hommes d’après certains historiens aux origines marseillaises, tandis que d’autres évoquent 100 000 hommes, ce qui est déjà considérable. Sa première cible : la forteresse de Szigetvar.

Et alors là, je vous lance le défi de bien prononcer le truc…Vraiment…Genre allez faire un tour sur mon compte twitter, @notabenemovies, et filmez-vous en train de prononcer ça, parce que vraiment, y’a pas de raison qu’il y ai que moi qui morfle à chaque épisode. Allez, hop hop hop ! Et si vous êtes attentif à la fin de la vidéo je demanderai à Linguisticae de vous prononcer ça, histoire de pas mourir bête…Et je précise qu’au moment où je tourne cette vidéo, je ne lui ai pas demandé…

Bref ! Arrêtons de faire les kékés et retournons à nos moutons !

La forteresse de Szigetvar

Soliman va donc attaquer…cette forteresse et ça va être une des bastons les plus épiques de l’Histoire. Genre vraiment.

Siège de Szigetvár
Le siège vu du point de vue de l’armée ottomane.

Nikola Zrinski, qui dirige les forces hongroises, possède 2300 hommes pour défendre le château. L’architecture du lieu en fait une place défensive idéale, capable de résister à un gros siège. D’ailleurs, l’objectif de Nikola n’est pas de raser les effectifs turcs, ça serait totalement impossible, mais de tenir assez longtemps pour que les renforts arrivent. Dommage pour lui, ce qu’il ne sait pas c’est que l’armée de l’empereur Maximilien, chef de file des Habsbourg, est occupé ailleurs…

Le 6 août 1566, Soliman débute le siège de la forteresse avec ses troupes. Il va durer un mois. Le sultan lance trois grandes attaques durant cette période, bombardant la ville avec des canons. Les forces des Hongrois diminuent à vue d’œil, ils se replient dans la vieille ville. Du côté des ottomans non plus ce n’est pas la joie, les maladies se répandent dans les rangs et la résistance est rude…Soliman propose à Zrinski de se rendre, celui ci refuse. Le 7 septembre 1566, Soliman envoie un déluge de feu sur la forteresse, dans une ultime tentative de mettre fin à cette bataille interminable. Les bâtiments commencent à prendre feu, bientôt c’est une grosse partie de la ville qui est ravagée par les flammes. Nikola sait qu’il est fait comme un rat, il ne lui reste qu’une centaine d’hommes. Seul un pont étroit et une herse les sépare des milliers d’ottomans qui se ruent dans la ville. Après un court discours héroïque d’après certaines sources, il donne l’ordre d’ouvrir la herse pour lancer une dernière charge.

Tant qu’à mourir, autant le faire avec style !

Ultime charge de Nikola Zrinski
La dernière charge de Nikola Zrinski face à l’armée ottomane qui est sur le point de remporter la victoire.

Alors que les Ottomans s’engouffrent sur le pont, un mortier qu’avait fait charger Nikola avec des morceaux de barre de fer ouvre le feu. C’est une véritable boucherie et des centaines de Turcs sont tués instantanément. Nikola charge suite sur le pont dans ce qui ressemble fort à la fameuse scène du gouffre de Helm dans le seigneur des anneaux, quand Aragorn et Théoden sortent avec des cavaliers sur le pont et font tomber tous les Uruk Hai là…Sauf que dans le seigneur des anneaux, Aragorn il les défonce tous…là Nikola se prend surtout deux balles dans la poitrine et une flèche en pleine tête…il fait pas long feu donc mais c’était stylé.

On va pas se le cacher, la quasi-totalité des forces hongroises sont massacrées, tout comme la plus grosse partie des civils. Seuls un petit groupe de guerriers sont épargnés pour leur bravoure. Ce que ne savent pas les ottomans en revanche, c’est que Nikola avant de mourir leur a réservé une petite surprise. Juste avant la charge, il fait placer une mèche près des réserves de poudre de la forteresse et y met le feu. Résultats tandis que la bataille semble terminée et que les vainqueurs trainent à droite à gauche pour piquer des trucs, BOOM ! Une méga explosion emporte une partie de la forteresse part en fumée, avec quelques 3000 guerriers turcs au passage.

Nikola Zrinski, c’était peut-être pas le best gars ever, j’en sais rien, mais en tout cas, il manquait pas de panache.

Bref ! Les forces hongroises sont anéanties et les ottomans ont subit de très lourdes pertes, entre 20 000 et 35 000 hommes qui meurent durant le siège ! Une victoire à la Pyrrhus comme on dit…

Là, c’est le moment où vous vous dites : mais attend, il est où le funeste destin de Soliman là ? Il remporte la victoire non ?

Oui, clairement. Mais si vous n’avez pas capté ce qui s’est passé, alors vous êtes à cet instant dans la même position que l’armée ottomane. Je vous explique.

La mort de Soliman

L’assaut final se passe le 7 septembre. Mais ce que je ne vous ai pas dis, c’est que Soliman, lui, est mort la veille, dans la nuit du 5 au 6 septembre, dans sa tente. Le sultan ayant 72 ans au moment du départ de son ultime campagne, il est déjà affaibli par ses voyages et par la vie. Il s’éteint donc au plus mauvais moment possible pour les troupes ottomanes, la veille du grand assaut. Seuls les médecins du sultan et le grand vizir Sokullu Mehmed Pasha sont présent à ce moment là. Comment réagir face à ça ? Prévenir tout le monde et leur dire “déso les gars, le chef vient de claquer de vieillesse, on va rentrer maintenant…” Impossible vu le contexte militaire international et la fin de partie qui doit se jouer avec les hongrois !

Le vizir envoie donc un messager pour prévenir Selim, fils de Soliman et gouverneur de Kutahya. Un message qui mettra 8 jours à lui parvenir. Sokullu décide en attendant de garder la mort du sultan secrète à l’exception de deux personnes : son secrétaire, Feridun Bey, et le porte drapeau de Soliman, Cafer Aga, apparemment parce qu’il savait parfaitement imiter l’écriture manuscrite de Soliman. Objectif : faire croire à tout le monde que Soliman est encore en vie.

Pourquoi ? Tout d’abord pour ne pas saper le moral des troupes et qu’elles soient efficaces lors de l’assaut final. Et accessoirement pour ne pas donner des idées à certains qui pourraient être tentés de prendre le pouvoir au pays quand le corps de leur chef est encore chaud à 1500 km de là. Faut pas oublier que les successions chez les ottomans, c’est toujours un grand moment de rigolade avec des zigouillages en règle dans tous les coins…

Un secret bien gardé

Bref ! La campagne continue comme si elle était dirigé par Soliman lui même, les ordres sont écrits à la main par Cafer tandis qu’on prétexte que l’état de santé de Soliman est trop fragile pour faire des apparitions en public. On interdit donc les visites dans sa tente et on enterre son corps directement à l’intérieur pour éviter que le corps ne sente.

Retour de l'armée ottomane
L’armée ottomane sur le retour, toujours commandée (sans le savoir) par un cadavre…

Personne ne se doute de rien et la vie continue son cours. On enterre d’ailleurs quelques milliers de soldats ottomans dans les ruines de la ville. Pendant 43 jours, le vizir cache le cadavre aux yeux de tous et le petit manège de ses complices semble fonctionner. Puis Sokullu ordonne le départ des troupes pour rallier Constantinople dans le but de ramener le corps, toujours sans mettre les soldats au courant. Les rumeurs vont bon train mais Sokullu doit tenir jusqu’à l’arrivée du successeur, Sélim, qui est parti depuis plusieurs jours déjà afin de les rejoindre en cours de route. D’après l’Historien Ottoman Ibrahim Peçevi, contemporain de l’époque de Soliman, le grand vizir pousse son stratagème très loin pour qu’on ne découvre pas le pot aux roses. Il s’approche parfois de la cabine du défunt sultan et fait semblant de parler à Soliman pour débriefer sur les troupes, entretenant même des conversations fictives avec lui pour rassurer les hommes. A côté du corps, dans la cabine, le porte drapeau Cafer rédige sa réponse aux rapports afin de donner les ordres à suivre.

Selim rejoint enfin le cortège vers Belgrade. On imagine alors le soulagement de Sokullu, qui a vraiment tout fait pour éviter que la situation ne se barre en cacahuètes en gardant le secret pendant 48 jours…C’est à ce moment là qu’il fait fuiter la mort du sultan auprès des hauts gradés et que la nouvelle se répand un peu partout.

Le lendemain de la rencontre, toute l’armée est au courant et on offre les premiers hommages à Soliman. On célèbre alors le nouveau sultan, Selim que la postérité surnommera “Selim l’Ivrogne”, ce qui est quand même vachement moins stylé que “Soliman le magnifique” non ?

Le cortège peut alors repartir en direction de Constantinople pour que la transition se fasse en douceur. Problème, certains janissaires, des soldats d’élites ottomans, ont beaucoup trop picolé et l’entrée de la capitale est complètement bouchée par ces soldats énervés qui ne semblent pas très content du nouveau sultan. Le second vizir est agressé tandis que Sokullu arrive à quitter le cortège in extremis en lâchant quelques pièces au sol pour occuper les rebelles. Selim fera couper quelques têtes pour restaurer l’ordre et Soliman sera enterré dans la mosquée créée quelques années plus tôt spécialement pour lui.

La découverte de la tombe de Soliman

Fin de l’histoire ? Pas tout à fait.

Car il y a un “petit” fun fact à rajouter à tout ça… Ce qu’on sait du corps de Soliman, c’est que si son corps est à Constantinople, la légende dit que son coeur et ses organes internes sont enterré en Hongrie, près des ruines de la forteresse de Szigetvar, dans un mausolée qui a totalement disparu aujourd’hui. Où exactement ? Beaucoup de scientifiques se sont penchés sur la question depuis plus de 100 ans et de nombreuses thèses ont été avancés, mais aucune preuve tangible de l’emplacement exact n’a été trouvé… Jusqu’à récemment !

En 2013, deux programmes de recherches ont commencé aux alentours de l’ancienne forteresse. Une véritable collaboration entre des équipes hongroises et turques. Nobert Pap, un géographe et historien hongrois, est nommé à la tête de l’équipe scientifique. L’objectif premier de ses recherches : localiser les emplacements possibles du mausolée de Soliman de façon précise grâce aux sources que l’équipe possède et déterminer quel endroit est le plus propice au déclenchement des fouilles archéologiques. Un véritable puzzle qui fait appel à des cartes du XVIe,XVIIe et XVIIIe siècle, à des témoignages écrits nous décrivant les bâtiments qui entouraient le mausolée à l’époque. Ce que cherchent à faire les historiens et archéologues qui travaillent sur ce projet, c’est en fait remonter le temps pour reconstituer le paysage tel qu’il était au moment de la mort du sultan. D’après leurs informations, l’emplacement des restes de Soliman serait au cœur de l’ancienne petite ville de Turbek, une ville ottomane qui figurait sur une carte française du XVIIIe siècle et qui portait la mention “ici repose Soliman”. Fin 2014, les recherches de la localisation se précisent quand Maté Kitanics, un membre de l’équipe, découvre 15 nouvelles sources allemandes, latines et hongroises du XVIIIe siècle qui viennent confirmer l’emplacement exact de la ville.

Début 2015 des premiers tests sont fait sur site mais ne sont pas concluant. Peu importe, l’équipe fait de nouvelles études géophysiques et là surprise, ils découvrent la trace d’un monument carré orienté précisément vers la Mecque ainsi que plusieurs autres bâtiments dont la disposition semble parfaitement coller avec un plan datant de 1664. En fouillant le lieu, des traces de décorations et d’éléments d’architectures évoquent furieusement la mosquée de Soliman construite à Constantinople, ancienne Istanbul. Bonne pioche pour eux et l’examen poussé de nouveaux documents viennent corréler leurs soupçons. Fin 2016, les fondation d’une mosquée et d’un monastère sont trouvés lors d’une nouvelle fouille, puis ceux du mausolée.

Bref, ces gars là viennent de découvrir les restes de Soliman le Magnifique, 450 ans après que son corps ait été planqué. Une découverte qui fait littéralement bondir le nombre de touriste turcs en Hongrie ! Décidément, le sultan des sultans, celui qui régna le plus longtemps, 46 ans, sur l’Empire Ottoman, n’avait pas vraiment fini de faire rayonner son territoire lors de sa mort en 1566.

Merci à tous d’avoir suivi cet épisode, on compte sur vous pour le partager, le liker et le commenter, c’est toujours très important ! Sur ce, je vous souhaite à tous de bonnes aventures sur le net en attendant la prochaine émission, allez vous abonner à Linguisticae, à la prochaine !

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