Bataille du Pont Saint-Louis

Mes chers camarades, bien le bonjour !

Au début de la seconde guerre mondiale va se tenir une des batailles les plus improbables de l’Histoire. 9 chasseurs alpins, enfermés dans un petit bunker situé de la ville de Menton, près de Nice, ont pour ordre de tenir le pont qui leur fait face contre l’envahisseur italien. Neuf soldats français contre 3000 italiens… Qui gagne ? C’est ce que je vous propose de découvrir dans ce nouvelle épisode de Nota Bene !

Mais comme d’habitude, un peu de contexte pour y voir plus clair !

Le début de la seconde guerre mondiale

Le 23 août 1939, Joachim von Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères allemand, rencontre son homologue soviétique Viatcheslav Molotov pour signer le Pacte germano-soviétique. Celui ci prévoit que les deux parties gardent une totale neutralité au cas où l’un d’entre eux entre en conflit armé avec une puissance occidentale. Accessoirement, et dans le plus grand secret, ce fameux pacte prévoit que la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Bessarabie et enfin la Pologne puissent être partagées par les deux puissances en cas d’invasion. Pour Hitler le feu vert est donné.

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne et deux jours plus tard, le 3 septembre, l’Angleterre et la France déclarent la guerre à l’Allemagne : c’est le début de la seconde guerre mondiale. Deux semaines plus tard, le 17 septembre, les russes attaquent à leur tour la Pologne par l’est. Les polonais sont anéantis et l’offensive des deux puissances continue sur les autres territoires prévu par le pacte germano-soviétique.

Les Français, tout comme les Anglais, n’interviennent pas vraiment; ils attendent, ils regardent, ils se renforcent en attendant le choc germanique.

C’est ce qu’on appelle la “Drôle de guerre” et que les allemands appellent la “guerre assise”, en gros personne ne bouge et tout le monde se regarde. Enfin, pas tout le monde…

Fall Gelb carte
Plan du Fall Gelb (plan jaune), le plan d’invasion allemand en mai 1940.

La Wehrmacht marche à travers les Pays-Bas puis le Luxembourg le 10 Mai 1940, avant d’attaquer les infrastructures de la Belgique à l’aide de la Luftwaffe (armée de l’air allemande). Ils s’enfoncent alors droit dans les Ardennes afin d’éviter les fortifications françaises. Dans ces massifs, la 7ème armée française, qui devait être en poste, a été déplacée par le général Gamelin pour couvrir d’autres positions, il ne reste alors que les chasseurs ardennais de l’armée belge pour retarder l’avancée des allemands.

Pour être tout à fait honnête, on ne peut pas dire que l’armée française n’était pas du tout préparée à l’invasion allemande par les Ardennes, c’était une possibilité envisagée. Mais la vitesse de progression des forces d’Hitler dans les Ardennes a largement été sous évaluée, et c’est bien ça qui entraîne la France vers la défaite.

Malgré une résistance efficace des soldats belges, en deux jours à peine les blindés sont sur Sedan. Le 12 mai, la résistance française, qui n’est pas encore préparée à cette attaque soudaine, est écrasée. Quelques tanks légers sont envoyés pour contenir la percée allemande mais la supériorité technologique des blindés ennemis ne leur laisse aucune chance. Ça, c’est qu’on appelle la Blitzkrieg, la guerre éclair. La Wehrmacht s’enfonce très rapidement dans les terres tandis que la panique s’empare de l’armée française.

Le moral est au plus bas et de l’autre côté de la frontière, la Belgique décide de se rendre avant que son armée ne soit totalement anéantie. A Dunkerque, près de 400.000 soldats français et britanniques sont dos au mur, encerclés par la Wehrmacht. Seul un sang-froid à toute épreuve combiné à l’indécision des allemands leur permettent de résister et d’évacuer 340 000 hommes, dont un tiers de français, vers le Royaume-Uni.

L’entrée en guerre de l’Italie

C’est dans ce contexte, voyant le rouleau compresseur allemand déblayer le passage et achever sa besogne, que l’Italie se décide à déclarer la guerre à la France, le 10 juin 1940. Mieux vaut tard que jamais comme dirait l’autre. Prendre des risques c’est bien, mais si on peut le faire une fois que les copains ont fait la grosse partie du boulot, c’est mieux.

Troupes italiennes Menton
Troupes italiennes occupant Menton après l’offensive dans les Alpes.

L’armée italienne, composée de 300.000 hommes pour la plupart mal équipés et peu entraînés, traverse les Alpes et se heurte à une résistance française étonnante. Près de deux fois inférieurs en nombre, dispersés par des redéploiements sur d’autres fronts, les Français ont l’avantage d’avoir une ligne de défense solide, de posséder des fortins et de maîtriser la plupart des ponts qu’ils peuvent faire sauter en cas d’offensive. La frontière est quasi hermétique, les soldats italiens ne parviennent pas à passer y compris lors de l’attaque massive de Mussolini le 21 juin 1940.

Même les tentatives aériennes échouent, l’armée française se payant le luxe d’envoyer son aviation directement en territoire italien pour contre-attaquer. Comme quoi on l’oublie souvent mais l’armée française n’a pas été défaite partout.

Et parmi les batailles qui ont marqué l’histoire de cette offensive sur les Alpes, une en particulier peut tout à fait symboliser la résistance héroïque des soldats français face à l’envahisseur : la bataille de Pont Saint-Louis alias la bataille de Menton.

A l’extrême sud-est de la France, la ville de Menton fait fasse à la méditerranée. Elle est reliée directement à l’Italie par le pont Saint-Louis qui enjambe le ruisseau du même nom. Afin de protéger la frontière, une casemate est construite dans les années 30, avec deux petites ouvertures pour placer un canon anti-char et une mitrailleuse braquées sur le pont.

C’est dans cette casemate de 12m², qui n’est pas faite pour héberger des soldats pendant bien longtemps, que se réfugient 9 chasseurs alpins qui ont pour mission de protéger le pont contre les soldats italiens.

Dans les jours qui suivent la déclaration de guerre de l’Italie, seul le ravitaillement en eau et en nourriture vient troubler le train train paisible des soldats. Le 14 juin, quelques coups de canons se font entendre au loin, les affrontements commencent pour leurs camarades mais pour le pont Saint-Louis tout reste étrangement calme. Le 17 juin, le maréchal Pétain propose à l’Allemagne d’ouvrir les négociations en vue d’une armistice, de l’autre côté du pont, des hauts parleurs diffusent des marches militaires italiennes tandis qu’une voix interpelle les soldats français, leur envoyant des messages d’amitiés.

Les chasseurs alpins commencent à croire qu’ils ne se battront pas, ce qui pour eux, on l’imagine, doit être un soulagement !

Le sous-lieutenant Gros, qui vient remplacer l’adjudant alors en service prend la direction de la petite troupe.

Dès son arrivée, le manque d’hygiène le frappe durement, l’odeur est nauséabonde et pour cause, l’ouvrage n’est pas censé pouvoir accueillir autant d’hommes pendant des jours. Les conditions de vies sont précaires, il n’y a pas d’eau courante et seules deux lampes produisant beaucoup de fumée servent à s’éclairer. Pour rationner l’eau, le sous-lieutenant Gros interdit à ses hommes de se laver et de se raser. On a tendu trois hamacs qui se serrent dans un coin de la pièce principale et quatre paillasses recouvrent le sol du couloir. Pour couronner le tout, il n’y a pas de toilettes, les besoins étant directement fait dans une gamelle en métal puis vidés devant le bâtiment à travers la fente de la mitrailleuse.

Des conditions de vie si difficiles que le 19 mai, le soldat Boé, présent depuis plus d’un mois dans l’avant poste, doit être évacué. Il est remplacé par le soldat Cordier qui est le dernier à pouvoir rentrer dans l’édifice avant le début des combats.

Des assauts successifs

Le matin du 20 juin, à 8h03 précisément, 7 soldats italiens surgissent du virage au bout du pont. Le frais soldat Cordier ainsi que l’alpin Guzzi sont alors en dehors de la casemate pour mieux observer les environs. Quelques tirs de sommations obligent les intrus à rebrousser chemin. Quelques minutes plus tard, une quinzaine de soldats débouchent à leur tours du virage pour s’engouffrer dans la caserne des carabiniers, un bâtiment posé de l’autre côté du pont.

Puis soudain tout s’accélère, près de deux cents hommes apparaissent devant les français.

Casemate Pont  Saint-Louis
État actuel de la casemate du Pont Saint-Louis.

Les deux soldats en observation rentrent dans la casemate, verrouillent la porte et rejoignent leurs compagnons à leur poste de combat. Un obus éclate devant le blockhaus et plusieurs mitrailleuses ouvrent le feu sur les chasseurs alpins. L’avant-poste demande alors un soutien d’artillerie au cap Martin, équipé de canons à longue portée, et lance une fusée verte devant le bâtiment pour confirmer la demande orale. Les canons tonnent au loin et déchaînent leur violence sur les troupes italiennes. A la mitrailleuse, le soldat Petrillo ouvre le feu sur l’ennemi qui arrive bientôt près de la barrière du pont mais celle ci s’enraye rapidement. Le sergent Bourgoin, en poste de tireur sur le canon anti-char, reçoit l’ordre de tirer sur cette même barrière pour les intimider tandis que la mitrailleuse est rechargée le plus vite possible avant de reprendre sa cadence infernale. Si les Italiens se rapprochent de la casemate, il deviendra de plus en plus délicat pour les chasseurs alpins de les contrer, et ce à cause des angles de tirs de leurs armes. Heureusement l’édifice est équipé de goulottes à grenades, permettant de sécuriser les abords en prenant peu de risques.

Les Italiens se retirent alors en désordre pour tenter de prendre d’autres avant postes afin de se créer un passage. Mais l’artillerie française continue de pilonner intensément leurs positions jusqu’au repli général vers 10h.

Peu de temps après, quelques soldats italiens reviennent, un drapeau blanc à la main, se présenter devant la casemate afin de récupérer leurs blessés, les soldats français n’ouvrent pas le feu mais restent vigilants. Il est alors dit que vers 11h45, un soldat italien tente sa chance en voulant les prendre par surprise. Seul le soldat Bourguin, en poste au canon anti-char, s’aperçoit à temps de la menace et déclenche un tir réflexe avec son arme légèrement surdimensionné qui vient à bout de l’intrus.

Partout du côté français, les lignes tiennent bons, les hommes peuvent alors se relâcher un peu, affrontant une nuit calme mais peu sereine à l’idée que les troupes ennemies reviennent à l’assaut de Pont Saint-Louis.

Le 21 juin, à 6h du matin, plusieurs soldats sont aperçus aux alentours du blockhaus, des tirs de mitrailleuses les dispersent. Vers midi, les chasseurs alpins entendent parler italien devant l’avant poste quand un homme apparaît soudain devant la mitrailleuse. Il n’a pas le temps de fuir. Un officier italien et une dizaine de soldats surgissent quelques minutes plus tard, même issue. Tout au long de la journée, quelques obus sont tirés vers l’extrémité du pont mais aucun adversaire ne repointe le bout de son nez.

Le 22 juin est lancée une offensive générale de la part des italiens, ils bombardent à outrance les positions françaises et lancent le gros de leurs forces pour prendre la ville de Menton. Cependant, sûrement un peu refroidi par l’accueil des chasseurs alpins de Pont Saint-Louis, ils décident de les laisser tranquille pour se concentrer sur d’autres fronts. Cette grande journée de combat se passe donc sans grand bouleversement pour le sous lieutenant Gros et ses hommes, ne percevant que les bruits des combats au loin. En fin d’après-midi, l’ennemi capture une partie de la ville de Menton, derrière l’avant poste de Pont Saint-Louis. Les neuf soldats sont donc seuls et pour renforcer leur sentiment de solitude, leur radio tombe en panne, les coupant de toute communication avec leurs alliés.

Le 23 juin au matin, les ennemis grouillent autour de la casemate. Les chasseurs alpins peuvent les entendre mais pas les voir. Les grenades sont envoyées par les goulottes et la mitrailleuse se fait entendre alors que les troupes italiennes tombent en nombre.

Une nouvelle fois on agite les drapeaux blancs, une nouvelle fois on ramasse les blessés et les corps. Le reste de la journée est calme mais les hommes, eux, sont à bout de nerfs. Le lendemain à partir de 18h, des bombardements intenses visent directement la casemate afin de la détruire, sans succès.

Deux hommes sont tout de même légèrement blessés et l’angoisse des soldats français ne s’évapore qu’avec la riposte des canons de leurs alliés qui visent les italiens.

Au petit matin du 25 juin, toujours privés de communications, les chasseurs alpins l’ignorent mais l’armistice vient d’être signée par le maréchal Pétain.

Une silhouette se dessine près de la barrière du pont, puis deux, puis trois…Un tir de mitrailleuse retentit puis une fusée verte éclate, demandant au Cap Martin une nouvelle intervention de l’artillerie. Mais rien ne vient. Quelques minutes plus tard un autre groupe de soldat italiens s’aventurent près de la casemate. Les balles jaillissent du blockhaus et emportent un homme dans la tombe.

C’est qu’ils ne veulent pas se rendre les français !

Mais intrigué par la nonchalance des soldats qui leur font face, le sous-lieutenant Gros donne l’ordre de tirer au dessus de deux officiers qui s’approchent ensuite au milieu de la route. Ces derniers fuient rapidement. Près de vingts minutes plus tard, un drapeau blanc est tendu de l’autre côté du pont.

Les italiens ont bien compris que pour faire comprendre aux irréductibles gaulois que la guerre est finie pour eux, il faut sortir les gros moyens.

Près de 150 soldats accompagnés de trompettes claironnantes marchent calmement vers la casemate. Charles Gros, demandant à ces hommes de maintenir en ligne de mire les ennemis, ouvre la porte de l’avant poste et s’avance vers les officiers italiens qui lui annoncent l’armistice.

Pour tous ces hommes, c’est non seulement un soulagement mais aussi une grande fierté d’avoir tenu ce pont pendant près de deux semaines. Durant ce combat acharné, c’est en réalité plusieurs milliers de fantassins italiens qui se lançaient à l’assaut de l’avant poste et de ces environs, des milliers de soldats contre seulement neuf pauvres malheureux enfermés dans un bâtiment étroit avec un champ de vision réduit. Cet exploit, loin d’être atténué par la signature de l’armistice, est rapidement reconnu par l’armée française, et le général Olry, qui dirige les troupes de l’armée des Alpes, fait citer les neuf courageux soldats à l’ordre de l’armée. Cette résistance est également saluée par les officiers italiens qui témoignent d’un profond respect pour l’acharnement des français.

Dans les jours suivants, l’armée des Alpes est dissoute et la France entame une collaboration étroite avec les forces allemandes qui aboutit à l’occupation d’une partie du territoire français pendant près de cinq années…

Si tu as aimé cette histoire incroyable de ces 9 chasseurs alpins hésite pas à lâcher un pouce et à partager l’épisode. Merci aux frères Cima qui m’ont permis d’utiliser de nombreuses photos de leur site internet sur la ligne Maginot, je vous le mets en description c’est très intéressant à voir et il y a une description un peu plus précise des événements. A très bientôt sur Nota Bene !

Pour aller plus loin

Crédit photos :

Archivio Centrale dello Stato

Bernard et Raymond Cima

Michel Truttmann

Laurent Icardo

Wikimedias commons

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