La couleur de peau de Bertrand du Guesclin

Mes chers camarades, bien le bonjour !

Gisant Du Guesclin
Photo du gisant (statue couchée sur la tombe) de Bertrand Du Guesclin.

Vous le savez sans doute, j’ai récemment sorti un projet me tenant fort à coeur : une adaptation BD de la vie de dix personnages historiques que vous aviez déjà pu croiser dans mes vidéos. Parmi ceux-ci se trouve Bertrand du Guesclin, noble et chevalier breton du XIVe siècle, qui est au centre d’une controverse historique sur la couleur de sa peau.

J’ai vu pas mal d’articles polémiques sur internet, certains sur des sites patriotes blanc, d’autres sur des sites très nationalistes africains, il y avait des vidéos qui ont été faites sur ce sujet (istoeriou breizh : https://youtu.be/_f7RfDnp-1E). Bref c’était un point de crispation.

J’ai cherché un peu et j’ai vu qu’un certain Thierry Lassabatère, qui est à l’université Panthéon Sorbonne, a écrit un livre sur Bertrand du Guesclin. Je l’ai donc contacté via le site academia.edu, qui est un site ou beaucoup d’universitaire sont et qui regroupent pas mal de publications. Je lui ai exposé mon dilemme et il m’a gentiment répondu.

Voici le contenu de nos échanges :

Monsieur,

Je me permets de vous écrire car je suis actuellement en train de réaliser une BD à paraître aux éditions Soleil-Delcourt et j’y aborde en partie Bertrand du Guesclin. Je crois savoir que vous avez écris un ouvrage sur le personnage et je dois bien l’avouer, il y a une question autour de du Guesclin que je n’arrive pas à trancher, celle de sa couleur de peau (utile quand on veut le représenter à l’image !).

J’ai bien noté qu’il y a des textes qui évoquent sa couleur noire, comme ceux de Jean Froissart, et bien d’autres qui éclipse cette question. Problème, du Guesclin me semble être à la fois une figure « blanche » des mouvements « patriotes » et une porte d’entrée pour certains mouvement afrocentrés pour valoriser le « dogue noir » qui voulait partir à la conquête du royaume de ses ancêtres. C’est une question qui cristallise finalement beaucoup de tension et si la filiation de Bertrand du Guesclin avec un royaume d’Afrique (Algérie plus précisément) peut être une possibilité, il n’y a rien de vraiment tangible, à ma connaissance. Bref, le choix de coller à une iconographie classique représentant Du Guesclin blanc est plus tentante pour l’instant, mais j’aimerais être le plus fidèle possible. (pour l’instant je me contente d’évoquer la piste de sa couleur de peau noire en précisant qu’il n’y a pas de consensus).

Auriez-vous une piste de réflexion pour éclairer ma lanterne ?

Je vous remercie pour le temps accordé à ma démarche et je vous souhaite une très belle journée

Benjamin Brillaud / Nota Bene

Et la réponse de Thierry Lassabatère (la mise en gras est de moi) :

Monsieur,

En lisant votre article, je me dis que vous avez résumé de façon très pertinente les éléments en débat, et que ma longue réponse n’apportera que des précisions et des références permettant d’étayer le constat que vous avez déjà formulé. Pour essayer de répondre en quelques mots à votre question, vous avez raison de distinguer deux source d’inspiration de ce thème de l’origine sarrasine de Du Guesclin (v. 1320-1380): tout d’abord dans son apparence physique, assez suggestive, d’autre part dans le mythe de son origine familiale maghrébine.

S’agissant du premier thème, nous trouvons quelques allusions à l’apparence physique « noiraude » de Bertrand du Guesclin dans la principale source littéraire le concernant, la Chanson de Bertrand du Guesclin du poète Cuvelier (édition Ernest Charrière, 1839; édition Jean-Claude Faucon, 1991, v.54-59 — en particulier v.55: « Camus estoit et noirs, malostru et massant »). Ce portrait désagréable est repris et développé par son premier biographe, Paul Hay du Chastelet, en 1666, qui écrit:« Le visage en était désagréable, le teint enfumé, le front grand, le sourcil épais, les yeux sortants, la tête menue, les cheveux noirs et rudes, la taille médiocre et ramassée, les épaules larges et un peu hautes, les bras longs, secs et nerveux, la main courte, large et maigre, le poing carré, dit sa Chronique, les jambes grosses et mal tournées, enfin le corps tout chargé de poils ».

S’agissant du deuxième thème, il se rattache — assez artificiellement, à première vue — à une légende déjà ancienne et célèbre au XIVe siècle, développée par le Roman d’Aiquin, ou la Conqueste de la Bretagne par le roy Charlemaigne, composé fin XIIe s. ou début XIIIe s., sans doute par un clerc breton, et qui narre le débarquement en petite Bretagne du roi sarrasin Aquin, bientôt délogé par l’armée de l’empereur des Francs. Le caractère totalement imaginaire de l’œuvre n’empêche pas d’y reconnaître le souvenir des invasions normandes du Xe siècle, ces païens du Nord confondus avec les Infidèles mahométans dans une commune réprobation. Selon cette légende, le roi sarrasin Aquin installé sur la tour du Glay, en Bretagne, aurait été précipitamment délogé par les troupes de Charlemagne et obligé de s’enfuir précipitamment en abandonnant un jeune enfant, recueilli et baptisé par Olivier et Roland. Le cœur de l’action du Roman d’Aiquin se situe dans la presqu’île de Saint-Malo, très exactement dans ce vaste fief anciennement nommé du « Pou-Alet » qui serait, plus tard, inféodé à la famille du Guesclin; de plus, les noms de la tour (« Glay ») et du roi (« Aiquin ») offraient une étymologie inclinant à l’identification avec le nom « Guesclin », par corruption de la prononciation « Glay Aquin » (voir p.ex. Joseph Bédier, Les légendes épiques, II, 99-142, ). De quoi, sans doute, donner quelques idées d’ascendance royale, que Bertrand du Guesclin prit suffisamment au sérieux pour s’en prévaloir lors de sa campagne d’Espagne, espérant prolonger sa croisade contre le roi renégat de Castille en une reconquête de son royaume perdu de Bougie (selon Jean Froissart, Chroniques, éd. Kervyn, t. XII, p. 227: « messire Bertrand disait, quant il eut bouté hors le roi Don Pietre de son royaume de Castille et couronné le roi Henri de Castille et d’Espagne, qu’il s’en voulait aller au royaume de Bougie (il n’avait que la mer à traverser), et disait qu’il voulait reconquérir son royaume et son héritage »).

Que penser de tous ces éléments pouvant, à première vue, incliner à une origine sarrasine de Du Guesclin et à le représenter avec un teint de visage mat ? Tout d’abord, que, pour ce qui concerne les sources littéraires, nous sommes en présence d’un topos récurrent: « La laideur et la noirceur se rattachent plutôt aux guerriers sarrasins » relève Laurence Moal, historienne des images de Du Guesclin (Du Guesclin, images et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2015, p.65), qui note surtout que, au sens propre comme symbolique, ce portrait physique assimile surtout notre héros à la noblesse bretonne désargentée, au monde paysan: « le portrait est renforcé par de multiples renvois au monde paysan (armes, manières, vêtements…) » (ibid.). Cet aspect topique vaut peut-être même pour la fameuse laideur légendaire de Du Guesclin, selon un autre de ses biographes, Richard Vernier, qui estime qu’aucune représentation contemporaine du héros ne le montre si nettement plus disgracieux que les grands personnages du temps (le roi, la reine, les princes, etc.), et qu’il s’agit là pour le poète Cuvelier d’un artifice rhétorique visant à mieux ménager l’effet de saisissement lié au dévoilement progressif et à la révélation inattendue de ce « vilain petit canard » en héros national. Cela participe du récit, et illustre cette devise que Du Guesclin fera sienne: « Dat virtus quod forma negat » (« la vertu apporte ce que l’apparence refuse », The Flower of Chivalry, p.21-22). A titre d’exemple, ce topos classique de l’aspect « mauresque », aisément appliqué à des gens au teint un peu hâlé, a également été retenu pour le poète contemporain Eustache Deschamps (v. 1340-1404), qu’on appelait « Morel ».

On peut d’ailleurs confronter ce topos littéraire à l’ensemble des représentations contemporaines du connétable dans les manuscrits de l’époque: globalement, il n’y apparaît pas plus basané que les personnes de son entourage, fussent-elles princières, et vous pourrez sans doute vous en convaincre en consultant l’ouvrage abondamment illustré de Laurence Moal, cité plus haut et que je vous recommande. La remarque persiste pour les représentations plus tardives de Du Guesclin, de même que pour les ouvrages illustrés plus récents: que ce soit le tome 8 de l’Histoire de France en bandes dessinées (Larousse, 1977, dessin de Raphaël et Julio Ribera) ou les ouvrages plus récents pour les enfants de Claude Gauvard (Du Guesclin, Hachette, 1990, dessin d’Eduardo T. Coelho) ou Alain Dag’Naud (Un chevalier du Moyen Age, éd. Jean-Paul Gisserot, 2008, dessin d’Emmanuel Lepage).

Pour ce qui concerne de l’origine légendaire de Du Guesclin, qui le relierait au royaume de Bougie (partie algérienne du royaume mérénide) le témoignage des archive pourrait renforcer sur ce point celui de Froissart: il montre que, après sa conquête de la Castille au profit du candidat pro-français Henri de Trastamare, Du Guesclin négociait effectivement à titre privé avec le roi d’Aragon Pierre le Cérémonieux la mise à sa disposition de « deux grands navires et une galée affrétés et payés pour six mois de la part du roi notre sire pour se rendre outre mer contre les ennemis de la Sainte Chrétienté », ce qui montre que la croisade était pour le futur connétable un projet personnel lui tenant à cœur (voir Michael Jones, Letters, Orders and Musters of Bertrand du Guesclin, Boydell Press, 2004, n°178, p. 65). Cela dit, un tel témoignage corrobore, certes, une certaine ambition de Du Guesclin, à un moment, de se tailler un morceau de royaume chez les Infidèles, mais ne montre en rien la réalité de la légende du roi Aiquin et de sa descendance jusqu’au connétable. Dans un Moyen Age amateur de pseudo-étymologies souvent fantaisistes, mais qui semblaient donner du sens, de telles histoires étaient courants, mais la plupart du temps sans fondement de réalité. Elles inspiraient souvent des croyances, donnaient l’impression d’une compréhension du monde, d’un sens donné aux choses; souvent, aussi, elles servaient de pur argument rhétorique et de justification morale ou politique à des projets à visée plus prosaïquement prédatrice.

En conclusion, et sans être totalement catégorique, j’aurais tendance à privilégier le caractère essentiellement topique des éléments littéraires ou légendaires (Aquin) relatifs à l’origine sarrasine de Du Guesclin, et même à sa couleur de peau (voir aussi, pour les développements cités ci-dessus et les références associées, mon ouvrage sur Du Guesclin, Vie et fabrique d’un héros médiéval, Perrin, 2015, en particulier p.55-61 et p.324-327). J’aurais tendance à privilégier une couleur de peau blanche (hâlée ou pas), et une représentation de type européen, sans vouloir faire entrer cette question dans un débat à mon avis déplacé, dans un sens ou dans l’autre, sur l’origine ethnique du personnage. Cela dit, pour vous faire une idée de ses différentes représentations au cours de l’histoire, le mieux est de vous référer à l’ouvrage de Laurence Moal que je citais plus haut, et que je ne saurais trop vous recommander.

En espérant que ma réponse vous sera utile, bien cordialement, TL.

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