La marche de la honte

Mes chers camarades bien le bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode dédié à la saga Game of Thrones et à ses inspirations historiques !

Aujourd’hui, on va s’attarder sur un événement très spécifique de l’histoire de la série : la marche de Cersei !

Spoiler Alert
Spoil de la saison 5 !
On vous aura prévenus ;)

Dans la saison 5, Cersei tente de tirer parti  d’un groupe religieux dans la ville de port-réal : la foi militante. Son chef, le Grand Moineau, lui semble assez inoffensif pour être manipulé et servir ses intérêts politiques. Problème, à trop vouloir jouer avec le feu, on s’y brûle ! Cersei se fait tout simplement retourner par le Grand Moineau qui prend le pouvoir sur la ville et tient en respect le jeune roi Tommen. Il emprisonne au passage plusieurs protagonistes dont Cersei, accusée d’adultère. Et ça le Grand moineau, il aime pas du tout du tout ! Pour échapper à sa prison, Cersei est donc contrainte d’accepter la marche de la honte pour expier ses péchés.

Et là, on est vraiment sur un des moments fort de la série ! On a beau savoir que Cersei est la pire des raclures, si on est humain deux secondes, on peut pas s’empêcher d’avoir de l’empathie pour elle…

Nue et entièrement rasée, elle doit rejoindre le Donjon Rouge sous la garde d’un service d’ordre digne des plus belles manifs de la CGT et d’une Septa, une prêtresse, répétant inlassablement « Shame ! », « Shame ! », « Shame ! » ! La foule, au début silencieuse, se met vite à brailler multipliant les gestes provocateurs et un brin poétique à l’encontre de la malheureuse. Non seulement elle est le symbole d’une classe sociale riche et décadente, mais en plus c’est une femme de pouvoir. C’est donc la double peine pour elle qui se prend à la fois un retour de bâton sur le plan social, les pauvres de la cité ne lui pardonnant pas sa politique pas franchement humaniste, et sur le plan sexuel, où là… c’est juste des beaufs qui sont content d’humilier une femme pour ce qu’elle est dans leur esprit : un jouet sexuel déshumanisé.

La pression est de plus en plus forte, légumes pourris et excréments volent en tous sens. La reine jadis admirée et surtout crainte dans toute la ville n’est plus qu’une gueuse incestueuse. La belle, la riche et la fière Lannister tient pourtant bon jusqu’à ce que les portes du donjon rouge se ferment sur elle.

On aimerait pas être à sa place et on ne le souhaite à personne… et pourtant la marche de la honte de Cersei trouve ses inspirations dans notre histoire !

Une tradition ancienne

Par exemple, le système pileux en général et le cheveu en particulier sont un élément fondamental de la différenciation entre homme et femme. Pour les sociétés de tradition judéo-chrétienne et musulmane, ils représentent la féminité avec sa charge de sensualité et de perversité.

C’est pas moi qui le dit hein… le péché originel tout ça… On est pas sorti de l’auberge! Bref !

Chez les Wisigoths et Germains en général des royaumes du Haut Moyen-âge, le droit prévoyait de  raser puis d’exhiber les femmes infidèles. Cette pratique, elle est attesté jusqu’au XVIe siècle, bien tard donc mais toute proportion gardé, elle reste assez marginale. Il faut attendre le roi d’Angleterre Richard III pour que la pratique rentre dans la postérité sous la plume de Shakespeare.

L’écrivain a en effet écrit une pièce qui porte le nom de “Richard III”, il s’est pas foulé sur le nom, où l’on peut y trouver à plusieurs reprises des allusions à une certaine “Mistress Shore”, de son vrai nom Jane Shore. La belle et charismatique Jane Shore est en fait une maîtresse du roi Edouard IV, roi d’Angleterre.  Comme beaucoup de jeune femme à cette époque, Jane profite donc des avantages liés à sa situation : une bonne position à la cour, des bijoux, parfois des titres ou des résidences.

Seulement voilà, quand Edouard IV meurt en 1483, il laisse derrière lui deux jeunes hommes de 12 et 10 ans. Le frère d’Edouard IV, Richard III, y voit l’occasion de prendre le pouvoir en écartant ses deux jeunes neveux. Il les fait emprisonner dans la Tour de Londres où ils finiront par y mourir la même année. Dans la foulée, beaucoup de proches d’Edouard IV, fidèle à la couronne tombent en disgrâce, dont sa maîtresse Jane Shore.

Marche expiatoire de Jane Shore
Marche expiatoire de Jane Shore, peinte par William Blake fin du XIXe siècle.

Accusée de comploter contre le roi en ayant aidé des opposants politique, elle est surtout pointé du doigt pour conduite libertine. Prétexte ou pas ? On s’en fout malheureusement car le résultat est le même…

Le roi oblige Jane a une marche expiatoire dans les rues de Londres. Portant une robe de bure qui laisse voir ses formes, pieds nus, un cierge à la main, elle est victime, nous raconte t-on, des attentions un peu trop insistantes de la gente masculine.Tout comme Cersei.

Cependant il y un petit bémol, Cersei, elle, est toute nue, ce que n’est pas Jane Shore.  Et ça, c’est surtout parce que le double peine de se balader nue dans les rues, c’est réservé aux femmes adultère prises la main dans le sac

L’image est plutôt bien choisie…

Ainsi au XIIIe et XIVe siècle en France, la “peine de la course” consistait à faire courir deux amants adultères, tout nu au milieu de la ville. On va pas se le cacher, c’était pas souvent qu’on voyait des couples, c’était plutôt les femmes seules qui devaient assumer ça…mais quand ils avaient la chance d’être deux, la petite subtilité c’est que la femme devait tenir l’homme par le biais d’une corde attaché à ses parties génitales.

Je serais pas vraiment serein je vous l’avoue…

On peut ajouter à ça que la coutume voulait qu’on puisse filer quelques coups de bâtons aux pêcheurs parce qu’il faut bien se faire plaisir et qu’un crieur public rameuter tout le quartier avant la marche pour être bien sûr qu’ils soient vus. C’est clairement un moyen de leur mettre la méga honte et c’est normal car la réputation c’est un des trucs les plus importants au Moyen Âge, alors quand on te la salit, c’est pas anodin…

Pour en revenir à la marche de la honte vécu par Cersei, on peut pousser l’analyse capillaire sans pour autant que ça soit tiré par les cheveux.

Plus largement dans l’Histoire, la tonte des cheveux est associée à des rites de transition qui vont marquer une purification d’un l’individu et sa soumission à une autorité supérieure.

Ici clairement c’est la purification de Cersei et sa soumission publique au Grand Moineau et la Foi Militante.

Du novice entrant au monastère au conscrit devenant soldat, l’élimination de la chevelure s’ancre donc culturellement dans la société et c’est bizarrement au XXe siècle que cette coutume retrouvera une seconde jeunesse.

Les femmes tondues à la libération

A la fin de la première guerre mondiale, des tontes de femmes ont été relevées lors de la libération des départements occupés du nord de la France en 1918. Ce phénomène, il est assez mal connu et mal quantifié mais il prouve la persistance dans l’imaginaire collectif de pratiques que l’on aurait pu croire disparues.

D’ailleurs les nazis exhibent des femmes tondues entretenant des relations sexuelles ou amoureuses avec des juifs après les lois de Nuremberg dites « de protection du sang allemand » en 1935.

Tonte d'une femme accusée de collaboration
Tonte d’une femme accusée de collaboration à la Libération.

Mais le temps le plus connu pour cette pratique et qui nous vient à l’esprit lorsque l’on voit Cersei déambuler dans les rues de Port-Réal, c’est bien sûr celui de la libération de l’été 1944. Entre juin 1943 et mars 1946, on estime que plus de 20 000 femmes sont tondues. Les premières tontes s’inscrivent au cœur de l’occupation, à un moment où la situation politico-militaire se dégrade fortement pour l’Axe. L’activité résistante s’intensifie et le but est de faire passer la peur de l’autre côté, d’intimider les collaborateurs.

Le pic des tontes a lieu de la deuxième quinzaine de juillet à la fin septembre 1944.

Et ça, ça veut dire un truc hyper important. C’est que ce n’est pas un phénomène spontané, irréfléchi et incontrôlé, mené par des individus isolés qui profite de l’absence d’autorité publique. La plupart des témoignages, des photographies et des films d’époque concordent à un scénario courant de la tonte.

En gros, les femmes qui ont pu être proche des allemands sont extraites d’un lieu de détention ou de leur logement par des représentants de l’autorité publique. Policiers et gendarmes sont présents. Ceux qui étaient les anciens piliers de Vichy au début de l’année 1944 tentent de redorer leur blason avant la défaite complète des allemands et la reconquête du territoire.

Après avoir rasé ou coupé court les cheveux, souvent en place publique, on fait déambuler la femme à pied dans la ville, sous les huées de la foule. Dans l’immense majorité des cas, elle est habillée ; les dénudations sont assez marginales même si elles ont existé. Des symboles tels que la croix gammée peuvent être peints sur son front ou son corps.

Et ça donnait souvent un spectacle aussi atroce que suivi. Un véritable défouloir pour certains civils qui venait cracher leur haine ainsi personnifié tout comme Cersei représente tout ce que déteste le bas peuple de Port Réal.

Les résistants dans tout ça, sont regroupés en comités de Libération départementaux et locaux. Ils accompagnent et encadrent ces tontes plus qu’ils n’essayent de les empêcher, bien que certains, comme le colonel résistant Rol Tanguy, les condamnent publiquement.

Entre mai et juillet 1945, le retour des prisonniers et des déportés va occasionner des règlements de comptes, notamment envers les « traitresses », souvent des femmes infidèles. La majorité des femmes incriminées n’ont en réalité pas de relations charnelles avec l’occupant, mais une proximité professionnelle. Ce sont des commerçantes, des traductrices, des secrétaires, bref, des femmes qui avaient une activité qui leur procuraient des petits avantages en tant de pénurie. La tonte est donc le châtiment sexué de la collaboration et non la punition pour une collaboration sexuelle. C’est vraiment très différent et important de le comprendre.

Voilà les amis, c’est sur cette note joyeuse que je clos cet épisode dédié à la marche de la honte de Cersei et à ses inspirations historiques. Je vous mets d’ailleurs en description le lien de la playlist qui contiendra tous les épisodes dédiés à cette série sur Game of Thrones, ce qui sont déjà sorti comme ceux qui vont venir. N’hésitez pas non plus à aller jeter un œil au livre sur les liens entre l’histoire et l’univers de Martin de Cedric Delaunay, avec qui j’ai co-écrit cette série, c’est aussi dans la description ! A très bientôt pour une nouvelle vidéo !

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