L’aube de la Garde de nuit

Mes chers camarades bien le bonjour !

Si comme moi vous avez envie de vous acheter une fausse peau de bête dès que vous allez chez Ikea, c’est que vous êtes probablement un peu fan de la garde de nuit. Et si vous êtes par ici, c’est sans doute que vous vous intéressez un peu à l’Histoire… Et ça tombe bien, Georges R.R. Martin s’est carrément inspiré de notre histoire pour construire l’identité des frères de la garde de nuit.

La conjuration des Corbeaux

Si vous êtes à jour dans la série, nul doute que vous savez déjà que cette garde de nuit, elle en bave un peu ! Vous allez me dire, elle est déjà pas très glorieuse au début de la saison 1, donc on le sentait venir !

Garde de nuit
« J’ai un mauvais pressentiment… »

La garde de nuit, c’est une organisation militaire dont les membres sont tous vêtus de noir et se font appeler les “Corbeaux”. Depuis plusieurs milliers d’années, ces frères jurés, composés de bâtards de famille nobles et de repris de justice, doivent protéger le Mur et empêcher les sauvageons d’envahir Westeros.

Ah… et accessoirement retenir une armée de mort vivant aussi, dans une zone où le froid peut tuer en quelques instants le plus braves des guerriers…

Être un corbeau c’est aussi renoncer à toutes ses possessions, dire adieu à la fille du copain de papa, passer sa vie entière au service d’un peuple qui n’en aura probablement jamais rien à faire que tu meurs d’une façon random au bout du royaume…

Mais il ne faut pas être pessimiste !

Être un frère de la garde de nuit, c’est aussi être le veilleur sur le rempart, le feu qui flambe contre le froid, la lumière qui rallume l’aube, le cor qui secoue les dormeurs, le bouclier protecteur des royaumes humains.

Bref vous n’êtes pas n’importe qui !

Un pied dans le Moyen Âge…

Alors, adaptation de l’histoire ou invention pure les corbeaux ? On s’en doute assez fortement, un ordre militaire qui protège le peuple au bout du monde justement, c’est assez évocateur. Georges R.R. Martin, c’est en fait reposé, en partie, sur les croisades…

L’appel à la croisade du pape Urbain II en 1095 fut couronné de succès avec la prise de Jérusalem en 1099. Après avoir accompli leur mission, la plupart des chevaliers repartent en Occident. Pourtant, l’institutionnalisation des États Latins d’Orient nécessite la mise en place d’une force militaire permanente. D’où la mutation d’un certain nombre d’ordres caritatifs, qui prodiguaient les soins aux combattants chrétiens et aux simples pèlerins, en structures permanentes de combat.

Sceau templier
Représentation classique des Templiers sur un sceau de cire. Le cheval monté par deux hommes représentant leur pauvreté.

Trois ordres monastiques connaissent cette évolution et se maintiennent en Palestine jusqu’à la chute de Saint-Jean-d’Acre le 18 mai 1291, qui scelle la disparition définitive de la présence franque en Palestine. L’organisation des pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon (ou Ordre du Temple), créé en 1120, devient un véritable ordre militaire en 1129.

Fondé en 1113, l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem fait de même en 1187.

Enfin l’ordre caritatif de la maison de l’hôpital des Allemands de Sainte Marie de Jérusalem, plus connu sous le nom d’Ordre des Chevaliers Teutoniques est créé en 1189 et se militarise d’entrée.

Ah les Allemands… ils ne perdent jamais de temps !

Une sacré idée de mélanger la foi, qui prône le pardon et l’amour de son prochain, à la chevalerie, dont la pratique la plus courante consiste plutôt à ne rien pardonner et à envoyer une mandale à celui qui a osé vous regarder de travers. Idée intéressante  mais pas nouvelle !

Car en effet au XIIIe siècle le mouvement de la Paix de Dieu, initié par le concile de Charroux en 989 exhorte déjà les milites castri, des chevaliers au service des seigneurs, à devenir des milites christi, des chevaliers de Dieu.

Mais l’intégration de l’éthique chrétienne par ces chevaliers avides de pillages divers et variés se fait trop lentement au goût du pape qui trouve dans les cris de détresse des Chrétiens d’Orient le bon moyen d’accélérer les choses !

Des milliers de nobles répondent à l’appel d’Urbain II, mais le succès militaire est à la hauteur de l’échec intellectuel : la croisade des barons  est, dès ses origines et jusqu’à sa fin, une opération dirigée et contrôlée par les princes, au premier rang desquels on trouve Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse. Si les apparences donnent l’impression d’une expédition cimentée par la foi partagée, il apparaît des tensions qui égratignent les rapports entre les nations et les chefs militaires.

Avant même la prise de Jérusalem, chacun des princes cherche à se constituer un vaste fief, regardant d’un œil mauvais ses camarades qui deviennent des concurrents. Une minorité d’entre eux est néanmoins touchée par le message évangélisateur de Saint Bernard qui théorise, dans “Éloge de la nouvelle chevalerie” en 1129, qu’il faut en finir avec séparation stricte de la société en trois groupes sociaux, comme c’est le cas à l’époque.

Les bellatores, ceux qui combattent, et les oratores, ceux qui prient, ne doivent pas seulement se rapprocher, mais fusionner pour « donner la mort en toute sécurité et la recevoir avec plus de tranquillité encore car s’ils tuent, c’est pour le Christ. ».

Fin de parenthèse, tout un programme !

Siege d'Acre
Peinture du XIXe siècle représentant le siège de Saint Jean d’Acre, dernier bastion des croisades.

Pendant deux siècles, la tâche des Templiers consiste à garder des châteaux forts pour contrôler les axes vitaux, en gros des murs divers et variés. Mais ils combattent aussi dans des batailles rangées où leur discipline monastique et leur courage chevaleresque font souvent la différence, malgré la faiblesse de leurs  effectifs. Et ça, c’est dû notamment à leur commandement et à leur organisation très hiérarchisée et à l’aide de troupes locales.

Le grand Maître dirige l’ordre d’une main de fer et n’a de comptes à rendre qu’au Pape. Dans Game of Thrones, c’est le Lord Commandant qui lui n’est carrément pas sensé rendre des comptes à qui que ce soit puisqu’il est sensé être neutre et gardien des 7 royaumes.

Cependant un truc cloche dans ce beau parallèle avec les templiers.

… et un autre dans l’histoire contemporaine !

Dans la série, le gros des troupes de la Garde de Nuit est constitué de repris de justice : des criminels endurcis, des assassins, des violeurs ou de simples affamés qui ont eu le tort de se faire pincer pour le vol d’un quignon de pain. On est loin du recrutement élitiste des Templiers.

Et là, on peut clairement aller chercher du côté de la Légion étrangère pour voir quelques similitudes avec le process de recrutement des corbeaux.

Corps d’élite de l’armée française, la Légion fut créée en 1831 pour la conquête, puis la « pacification » de l’Algérie. Dès le début, la légion ne se montre pas très regardant sur les origines de ses recrues, ce qui fait qu’on trouve des soldats aux origines très différentes. Autre particularité, on ne fait pas très attention à leur passé, on s’en fou un peu même…

On y retrouve par exemple des criminels de droit commun, ou des types au parcours douteux comme les nombreux Allemands qui forment le gros des bataillons combattant en Indochine, juste après la seconde guerre mondiale si vous voyez ce que je veux dire…Mais la « grande muette » comme on l’appelle, sait se taire quand il s’agit de ses membres.

Le légionnaire n’est pas un moine, mais un combattant dévoué dont l’esprit de sacrifice est devenu légendaire depuis la fameuse bataille de Camerone.

Embarquée dans une improbable tentative de créer un empire conservateur au Mexique, la légion étrangère française doit en effet défendre les intérêts de Maximilien de Habsbourg. Le 30 avril 1863, 62 légionnaires de la 3e compagnie du Régiment, dirigés par le capitaine Jean Danjou, partent escorter un convoi de ravitaillement à destination des troupes françaises engagées dans le siège de la ville de Puebla. Interceptés par une puissante armée mexicaine forte de 2000 hommes, le corps expéditionnaire se retranche dans une hacienda à Camerone. Les troupes mexicaines ayant été repoussées à deux reprises, leur colonel décide d’incendier l’hacienda pour obliger les forcenés à se rendre.

Mais les types, c’est des légionnaires, ils refusent de se rendre !

Accablés par la chaleur, la soif et la mort des deux tiers de leurs compagnons, ils tiennent bon pendant seize heures. Après une tentative désespérée de sortie, le caporal Louis Philippe Maine accepte de capituler à condition que les blessés soient soignés et les prisonniers bien traités.

Ce à quoi un officier mexicain répond : « On ne refuse rien à des hommes comme vous. »

Classe !

Bon, 62 contre 2000, c’est un bon ratio et si on tient absolument à faire des parallèles avec Game of Thrones, personnellement ça peut faire un peu penser à l’assaut des sauvageons sur le mur lors de l’épisode 9 de la saison 4. On y voit en effet une grosse centaine de frères attendre la charge de plusieurs dizaines de milliers d’ennemis sans avoir la moindre intention de se rendre.

Sans l’intervention de Stannis, on aurait pu s’attendre à ce que le fameux Jon Snow, un des héros les plus badass de la série, y laisse sa peau.

D’ailleurs, Snow est nommé Lord Commandant à la suite de ces événements au nez et à la barbe d’Alliser Thorne qui n’avait de cesse de le traiter de bâtard.

Une belle revanche dont ne profite Jon Snow, qui n’est pas vraiment rancunier.

You know nothing, Iulius

Enfin, ça dépend contre qui, il exécute quand même Janos Slynt qui a osé défier son autorité… Mais il confie à Thorne le prestigieux titre de premier ranger. Une volonté d’amadouer son plus farouche adversaire ou moyen de le garder près de lui pour mieux le surveiller…

Une main de fer dans un gant de velours.

En tant que Lord Commandant, sa décision la plus cruciale est d’ouvrir la porte au Peuple libre, aux sauvageons, qui ont réchappé aux Marcheurs blancs et à la bataille du Mur. Et ça ne lui vaut pas que des amis…Il faut dire que parmi les peuples libres, il y a certes de braves gens mais aussi…  les Thenns qui ont tendance à boulotter de la chair humaine et à se scarifier pour faire joli…

Je préfère avec Sam Gamgie comme voisin de palier perso.

En tant que spectateur, on ne peut que saluer l’initiative de Jon Snow mais dans le contexte politique de la garde de nuit, c’est pas l’idée du siècle… jon est en effet de plus en plus isolé, Aemon Targaryen a eu la mauvaise idée de mourir et Samwell Tarly est parti vers la Citadelle. Ses opposants sont donc de plus en plus nombreux et ça nous amène à une scène qui en a fait hurler plus d’un : l’assassinat de Jon Snow !

Dans le roman, l’assassinat paraît improvisé et se déroule dans la confusion la plus totale. Mais dans la série, la tragique théâtralisation rappelle furieusement la mise à mort de César, chaque conjuré donnant un coup de poignard pour signer sa participation au meurtre. Si Ser Alliser Thorne donne le premier coup, suivi par d’autres conjurés. Olly, le fils spirituel de Jon ou son petit protégé, achève la sinistre besogne.

Comparons avec l’histoire de César pour voir…

César, il est issu de la famille des Iulii, prétendant descendre du héros troyen Enée, qui fonde la dynastie dont est issu Romulus. Comme nombre de ses ancêtres, César accède aux plus hautes charges de l’état. A 31 ans, il devint grand pontife. L’autorité morale que lui confère cette charge religieuse, lui permet de compter dans le débat qui oppose les optimates, les partisans des meilleurs, et populares, les partisans du peuple. Choisissant le second camp il s’oppose aux oligarques. Il ne manque à César plus que la fortune et le prestige militaire pour mener une carrière politique de premier ordre. La conquête des Gaules (58-52 avant J.-C.) lui apporte ainsi l’une et l’autre.

Après avoir éliminé ses concurrents, il cumule les charges, notamment celle de dictature perpétuelle, le 14 février 44, et fait planer le spectre d’un rétablissement de la royauté. Inquiets du populisme et de la popularité de César, certains sénateurs, viscéralement attachés au maintien d’une République aristocratique assurant la domination des anciennes familles, commencent à s’échauffer un peu.

Malgré les avertissements de ces proches, César part au Sénat sur les conseils d’un fidèle passé dans le camp des conjurés. Rappelons que c’est le seul lieu de Rome où les hommes ne peuvent pas être armés ou disposer d’une garde prétorienne.

Caïus Cassius Longinus, un anti césarien de toujours, apparaît comme le chef du complot. Il constitue un groupe de 60 à 80 hommes pour assassiner le dictateur.

Marcus Junius Brutus, un proche de César, est la caution morale de cette conjuration. D’ailleurs, une idée très répandue veut que Brutus serait le fils adoptif de César, je l’ai d’ailleurs moi même dit dans un autre épisode. Et bien sachez que c’est faux et que c’est surtout d’après une source, Plutarque, que l’on envisageait cette possibilité qui est aujourd’hui démentie par les historiens modernes.

Bref, ce 15 mars, c’est un groupe d’une trentaine d’hommes qui attend de pied ferme César.

Servilius Casca porte un coup de poignard vertical de haut en bas, à la base gauche du cou, entre la clavicule et l’épaule dans le but de sectionner l’aorte et la carotide. Mais sa main tremble, le couteau ne fait qu’effleurer César, qui se défend, tente de se dégager, se saisit d’un stylet à écrire et s’élance en avant pour briser le cercle des assassins.

Il semble qu’un coup de poignard touche ensuite la rate, le foie ou le pancréas, provoquant une douleur aiguë, qui annihile toute résistance de César. Certains témoignages rapportent l’effroi de César s’apercevant que Brutus comptait parmi les assaillants.

Horrifié par l’ingratitude de celui qu’il considérait comme son fils, d’après Plutarque donc, César, s’enveloppe la tête avec le bourrelet du haut de sa toge pour protéger son visage. Il s’effondre au pied de la statue de Pompée, percée de vingt-trois coups de poignards. Pris de panique, les sénateurs se dispersent dans la plus grande confusion. Le corps de César gît de longues heures avant que trois fidèles esclaves le rapportent à leur maîtresse, Calpurnia.

Selon Suétone, l’historien antique pas très fiable dont nous avons parlé dans un autre épisode, quasiment tous les auteurs du meurtre de César meurent dans les trois années qui suivent. Aucun de mort naturelle.

Si on revient un peu à la série, on voit donc que le parallèle est assez limpide.

Olly représente Brutus en se basant sur une interprétation erroné de l’histoire qui a fait son chemin dans l’inconscient collectif puisque moi même j’étais encore persuadé il n’y a pas longtemps que Brutus était le fils adoptif de César. L’assassinat est une oeuvre collective d’un groupe de personnes qui trahissent la figure de l’autorité et finalement, tout le monde sera punit.

Bon, dans le cadre de Game of Thrones, j’avoue que les types pouvaient pas trop prévoir qu’on ressusciterait jon Snow… pas de bol pour eux…

Voilà les amis, c’est la fin de cet épisode, merci à vous de l’avoir suivi jusqu’au bout ! Retrouvez toute la série sur Game of Thrones en description ainsi que l’ouvrage de Cédric Delaunay avec qui j’ai écrits ces épisodes. On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode ! Salut !

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