Les Iles de Fer, terre des Vikings ?

Mes chers camarades bien le bonjour !

Pêcheurs hirsutes à l’attitude violente, maîtres des mers, numéro un du CAC40 iodé, aujourd’hui on va parler des fers-né de Game of Thrones et de leur îles paradisiaques qui se sent pas du tout les Caraïbes, les îles de Fer. Car si ces protagonistes pas très sexy n’ont pas une place énorme jusque tard dans la série, ils font écho à un peuple que l’on connaît plutôt bien par chez nous en France parce qu’il nous a envoyé quelques raids à la face durant le IXe siècle. Et quand je vous dis ça, je suis sur que ça vous met tout de suite la puce à l’oreille…

Allez, c’est parti et pour bien comprendre tout ça, on va d’abord se faire un petit récap sur ce qui se passe dans ces îles !

Une inspiration qui ne passe pas inaperçu

On va pas se mentir, les Îles de Fer c’est pas Ibiza.

Une terre ingrate battue par les vents qui n’offre que de maigres récoltes et de herbages un peu trop rares qui ne peuvent nourrir que des troupeaux anorexiques. Alors plutôt que de continuer à s’esquinter le dos pour récolter trois choux et quatre navets, les Fer-nés se sont lancés dans la razzia ! Et après tout, le pillage c’est une activité comme une autre. C’est pas très légal, m’enfin vu ce qui se passe à Westeros…

Flotte viking
Des navires vikings représentés sur une miniature. Surement une vision très rassurante à l’époque…

La valeur d’un Fer-né, d’un habitant des îles de Fer donc, dépend d’abord de sa capacité à piloter un bateau, à diriger un équipage et à piller bateaux ou ports mal défendus. La société est donc dominée par une aristocratie guerrière organisée en clans, qui règne sur des hommes libres et des esclaves.

Et ça, vous l’avez compris c’est déjà une première référence aux fameux Vikings. D’ailleurs, on les appelle comme ça par abus de langage. Car ils s’agit en fait de Scandinaves, viking étant le nom que l’on donne à ceux qui participent en expédition maritime.

Les deux grandes vagues d’expansion viking qui balayent l’Occident de la fin du VIIIe siècle aux années 930, puis de la décennie 980 jusqu’au milieu du XIe siècle, sont le fruit d’une évolution sociale des sociétés nordiques s’inscrivant dans un temps plus long.

L’histoire de la Scandinavie et du Danemark est mal connue avant le IXe siècle. mais on pense qu’à cette époque là, ces régions sont témoins d’un gros essor démographique et économique qui est marqué par une intensification de l’agriculture, une diversification des activités productives et une amplification radicale des routes commerciales, autant en terme de flux de marchandises que de destinations. Ces dynamiques profitent essentiellement à l’aristocratie guerrière scandinave qui dominait une puissante minorité d’esclaves et les hommes libres paysans, éleveurs et pêcheurs qui peuvent participer à l’assemblée d’hommes libres, le thing.

Un peu comme les Fer-nés quoi.

Vade Retro, Dieu Noyé !

Dans la timeline de Game of Thrones, la guerre des Cinq Rois à laquelle on assiste offre l’opportunité aux Fer-nés et à leur roi Balon Greyjoy de prendre leur revanche après le désastre qui avait accompagné leur soulèvement contre Robert Baratheon 17 ans plus tôt lorsqu’il avait conquis le Trône de Fer. Alors que Robb Stark se bat dans la région du Trident, Balon le prend à revers pour conquérir Motte-la Forêt et Winterfell par grâce à Théon qui se sent pousser des ailes.

Et ça, ça témoigne d’une stratégie diplomatique et militaire qui est loin, très loin d’être étrangère aux vikings !

Moine écrivant
Quand on est habitué à recopier des manuscrits et prier, voir arriver des guerriers païens ça peut effectivement effrayer.

En dehors d’une mention isolée de l’évêque Grégoire de Tours (538 ?-594) évoquant le raid en 520, sur le Rhin inférieur, d’un chef danois nommé Chlochilaichus, les Vikings n’apparaissent pas avant la fin du VIIIe siècle. Enfin, quand on dit apparition, c’est plutôt déferlement inopiné de guerriers/marins barbus qui font joujou avec les pauvres prêtres chrétiens qui n’ont rien demandé à personne. En tout cas c’est ce que disent les sources littéraires occidentales du IXe jusqu’au milieu du XIe siècle, qui s’accordent sur la brutalité extrême et le caractère sacrilège de ces puissants guerriers qui ravagent monastères et villages, pillent sans vergogne villes et sanctuaires. Les vilains !

Pourtant, à y regarder de plus près, le phénomène est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne faut pas analyser les invasions vikings comme un « choc des civilisations » opposant les barbares du nord aux chrétiens, tous fidèles à leur suzerain. Les aristocrates profitent en effet du désordre politique lié à l’arrivée de ces bandes pillardes pour affirmer leur autonomie, voire leur indépendance, vis à vis des pouvoirs royaux qui battent de l’aile. Plutôt que d’armer leur alliés, ils préféraient négocier avec les Vikings pour ravager les terres d’un seigneur concurrent ! Pas bête. Les envahisseurs venus du froid se sont donc très vite faits aux pratiques guerrières carolingiennes et anglo-saxonnes. Les affrontements sont régulièrement entrecoupés d’assemblées et quelques pillages et autres raids permettent de réactiver des négociations qui s’enlisent. On se jauge, se querelle, ou se réconcilie en échangeant des otages ou en se trouvant un ennemi commun à dépouiller.

Tient, ça me rappelle exactement ce qui se passe dans Game of Thrones, c’est bizarre non ?

Plus que la violence contre le bas peuple, qui n’est clairement pas réservé aux guerriers nordiques, c’est le paganisme des Vikings qui choque le plus les clercs. Ces païens se foutent en effet complètement des intérêts de l’Église, d’où une réputation un peu dégueulasse dans les chroniques médiévales tenues par les seuls clercs soucieux de défendre avant tout leur morceau de beefsteak. Cet écart entre les pratiques religieuses est d’ailleurs présent dans la série, les Fer-Nés vénérant principalement le Dieu Noyé là où le reste du continent, comme nous l’avons déjà vu, est sous le culte des Sept. Le reste de la société Fer-né est traitée, un peu comme pour les Dothrakis, comme une vision caricaturale de ce que s’étaient imaginés les récits médiévaux ; une société basée sur le pillage, dans lequel le travail manuel des citoyens est très mal vu et laissé uniquement aux esclaves.

L’importance des navires

En parlant de travail manuel d’ailleurs, ce qui fait la grande réputation des fer-nés, c’est sans aucun doute leur navires et leur talents de marin. Si à pied leur valeur reste discutable, franchement les croiser en mer, c’est avoir le choix entre plier le genou ou se faire trucider, y’a pas d’entre deux. Et on le voit bien dans Game of Thrones, non seulement les Fer-nés savent construire des bateaux, mais en plus, ils le font vite !

Reconstitution Lankskip
Reconstitution d’un bateau scandinave datant de l’époque des raids « vikings ».

Un autre très gros point commun, avec les Scandinaves car l’élément central qui marque les contemporains des Vikings, c’est leurs bateaux ! D’ailleurs quand je vous dis que viking c’est pas le bon mot pour désigner les scandinaves en général, c’est aussi vrai pour leurs bateaux, car si on les appelles “Drakkar”, c’est là aussi un abus de langage issu du XIXème siècle… Le drakkar désigne surtout la figure de proue des navires, mais il y a plusieurs types d’embarcations nordiques, le plus célèbre étant le langskip. Les plus gros navires de guerre sont issus de plusieurs techniques de construction navales, on y voit ainsi des influences venues des frisons, un peuple germanique, mais aussi des slaves et des saxons.

Le drakkar, appelons le comme ça, se caractérise tout d’abord par sa flexibilité, lui permettant d’affronter les flots hostiles de l’Atlantique nord en allant vers l’Islande, le Groenland ou le Vinland, le Canada actuel, mais aussi de remonter les fleuves, même quand il y a peu d’eau, grâce à son faible tirant. D’ailleurs il est tellement léger qu’il est même possible de le porter ce bateau pour le déplacer en dehors des cours d’eau. Un véritable couteau suisse…mais nordique !

L’autre innovation fondamentale c’est l’adoption de la voile carrée qui, combinée à la propulsion par rame, offre une rapidité et une souplesse de fou.

Au delà de ces aspects très pratiques, le navire de guerre est la propriété exclusive d’un chef, participe au prestige social de son détenteur et symbolise son pouvoir. Un peu comme les trières chez les grecs dans l’Antiquité. Du coup, les gars se tirent la boure pour développer des innovations et montrer aux autres qui est le plus fort et résultat : des embarcations de haute volée pour l’époque qui leur permettent de déferler un peu partout quelques années plus tard.

On a d’ailleurs retrouvé des vestiges de bateaux dans le fjord de Roskilde, qui pouvaient, semble t-il, atteindre 8,5 km/h à la rame et entre 11 et 26 km/h avec la voile. Rapide donc mais aussi imposant : le bateau d’Haithabu, retrouvé dans le port d’Hedeby, en Allemagne, est construit à la fin du Xe siècle, mesure 31 mètres et peut  accueillir de 60 à 120 hommes.

Et vraiment, quand on insiste sur le rôle fondamental de ces navires dans la réussite les raids vikings, c’est pas du pipeau, parce qu’à pied, les guerriers sont relativement lambdas, voir même rustique dans leur équipement.

Guerriers vikings
Exemple de matériel (offensif et défensif) des guerriers scandinaves.

Comme les guerriers carolingiens, ils portent une épée à double tranchant de 85 à 90 cm, une lance et, plus rarement, une hache et un arc. Leur défense se résume à un bouclier rond en bois, renforcé par des parties métalliques, et un casque conique doté d’un nasal et d’une broigne en cuir, une protection pour le torse, progressivement remplacée par une cotte de maille.

Les succès militaires des conquérants du nord ne tiennent donc pas au nombre ou à l’équipement, mais plutôt à l’effet de surprise lié à leur mobilité extrême. Et d’ailleurs, ils sont  aussi des très bon diplomates, qui savent tirer profit de royaumes qui se cassent la gueule comme l’empire carolingien, dont ils contribuent d’ailleurs à accélérer la chute. La réputation sanguinaire qui les précédent, notamment grâce aux écrits des clercs on l’a vu, c’est aussi un atout considérable car de nombreux seigneurs et cités préfèrent courber l’échine que de devoir subir des terribles pillages. Et c’est comme ça que plus d’une fois, les Vikings obtiennent des tributs conséquents sans même avoir à combattre. N’oublions tout de même pas que les vikings étaient également employés comme mercenaires par l’Angleterre, la Francie et pas mal d’autres puissance, jusqu’à Constantinople même ! Il savait donc se battre !

Alors dis comme ça, on peut avoir l’impression que tout est facile pour les vikings, mais en fait, pas vraiment. Et y’a notamment un beau parallèle que l’on peut tisser avec Game of Thrones, c’est les galères de successions !

Le danger des héritages

La disparition de Théon après la prise de Winterfell par Ramsay Bolton et la mort de Balon ouvrent une période d’incertitude sur la succession du trône de sel liée à l’absence d’enfant mâle. Asha, la fille de Balon, conviendrait bien par son audace, son courage et son ascendance, mais… c’est une femme. Un lourd handicap pour elle que mettent à profit ses oncles Victarion et Euron lors des Etats généraux de la royauté convoqués pour désigner le successeur de Balon Greyjoy. Après les piteuses prestations orales de quelques seconds couteaux, la prudente Asha semble emporter l’adhésion des hommes libres. Mais Victarion, entouré de ses compagnons, rappelle ses propres exploits, divisant l’assemblée. Euron prend ensuite la parole : depuis son retour d’exil, ses partisans chantent ses louanges à un public avide d’aventures, narrant avec moult détails pillages sanglants et prises de villes.

Un beau bordel où l’on voit que les prestations orales et scéniques, le passif guerrier ainsi que l’influence sont au cœur du jeu politique. Mais il y a tout de même un truc qui cadre le débat, c’est la filiation paternelle qui légitime le droit de gouverner, même si c’est une assemblée qui décide.

Chez les Scandinaves, le principe de succession patrilinéaire, c’est à dire qui suit la filiation du père, est fortement contesté et semble plutôt s’inscrire dans des clans familiaux de sang royal. Les héritiers potentiels cherchent une légitimité qui puise à plusieurs sources. Chaque petit noble tente de se raccrocher à un héros ou une figure mythologique, comme dans pas mal d’autres régions du globe d’ailleurs. De nombreux rois semblent aussi être des explorateurs qui ont acquis richesse et gloire lors de leurs expéditions militaro-commerciales. Une fois revenus dans la mère patrie, ils s’appuient sur leurs équipages qui leur sont dévoués corps et âme.

Thing
Une assemblée rassemblant les hommes « libres », dans laquelles les décisions sont prises.

Le prétendant au trône affiche sa réussite par des pratiques ostentatoires, c’est à dire qu’il met en avant, de façon assez outrageuse, sa réussite. Et ça clairement, c’est un peu ce qui définit Euron. De plus, il met en place une politique clientéliste qui vise à s’attacher le soutien de nobles influents, mais aussi de simples hommes libres qui pouvaient faire basculer les décisions du thing.

Et ça, Euron le fait aussi très bien ! Déjà couvert de gloire et n’hésitant pas à allègrement distribuer le butin conquis pour s’attacher les voix les plus influençables, il promet de mener, dans un premier temps, de fructueux raids sur les côtes occidentales de Westeros. Mais surtout, il annonce vouloir nouer une alliance avec Daenerys en mettant à disposition de la Reine-Dragon la flotte de Fer pour conquérir le Trône de fer. La promesse d’un retour à des temps glorieux gonfle de joie les cœurs des Fer-nés, aussi avides d’or que de gloire.

Et c’est ce qui lui permet, clairement, de remporter le trône de sel, une position assez enviable pour lui au même titre que celui de roi ou de jarl chez les scandinaves, qui dispose de larges pouvoirs. Il dirige la diplomatie et la protection de son royaume en procédant aux levées navales (leding) et se rempli les poches car sa fonction est souvent attachée à des terres fournissant les revenus du Trésor, qui se confondent souvent avec la caisse privée du dirigeant… Il s’octroie aussi des parts des tributs, butins de guerre et taxes commerciales, ce qui lui assure un bon revenu !

Cependant, les aristocrates, ou simples hommes libres réunis dans le thing, la fameuse assemblée nordique, peuvent s’opposer efficacement aux débordements d’un souverain trop autoritaire ou cupide. Du coup celui-ci doit manœuvrer habilement pour aboutir à ses fins, en ne dépassant qu’avec prudence les limites que la raison et la tradition lui imposent.

Ce qui pour le coup, correspond à moitié au comportement d’Euron, extrêmement machiavélique dans ses tactiques politiques mais un poil bourrin sur tout le reste.

Merci à tous d’avoir suivi cet épisode, vous pouvez retrouver la playlist qui contient toutes les vidéos liés à Game of Thrones dans la description ainsi que le livre de Cédric Delaunay qui a co-écrit avec moi. N’oubliez pas de vous abonner, on se retrouve très bientôt sur Nota Bene, salut !

 

Pour aller plus loin

Pour retrouver tous mes épisodes sur les liens entre Histoire et Game of Thrones : https://www.youtube.com/playlist?list=PLgLm3t2YjNL2hBpgPLB50v7sF2P_60VQy

Découvrez, Game of Thrones, de l’Histoire à la série, de Cédric Delaunay, 2018, Editions Nouveau Monde : https://amzn.to/2NDhPDn

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