Une histoire triste mais vraie

Mes chers camarades bien le bonjour !

Aujourd’hui on se retrouve pour un épisode difficile. Sûrement difficile à regarder, en tout cas difficile à faire puisqu’il repose sur une des œuvres les plus tristes de l’Histoire du cinéma : le tombeau des lucioles. On va être clair, avant de voir le film il y a quelques années, ma femme m’avait dit “Tu ne peux pas ne pas pleurer, c’est impossible”. J’ai fais mon mec viril, insensible, tout le long du film, le stéréotype du gars qui ne veut pas montrer ses sentiments quoi… et devinez quoi ? J’ai réussi à me retenir… jusqu’au générique de fin où j’ai tout lâché pendant des minutes qui m’ont paru extrêmement longues… D’ailleurs c’est le genre de films qui te marque tellement que tu y penses pendant plusieurs jours après le visionnage. Plus que ça, j’ai personnellement associé l’œuvre à un profond sentiment de tristesse. J’évoque le nom du film et paf, je suis saisi d’une sorte de mélancolie… C’est fou quand même non ? Bref, je vous propose de revenir ensemble sur ce film et sur son contexte historique, car nous allons le voir, il s’inspire d’une histoire vraie tout en prenant ses racines dans un des événements les plus dramatiques de l’Histoire. C’est parti !

Pour comprendre de quoi on parle, on va devoir résumer rapidement le film, et donc, le spoiler. Si vous n’avez pas encore vu le tombeau des lucioles, il est tant de partir, d’aller le voir, et de revenir sur cette vidéo pour en profiter pleinement !

Résumé du film

Le Tombeau des Lucioles raconte l’histoire de deux frère et sœur : l’aîné, Seita, âgé de 14 ans, et sa sœur cadette, Setsuko, de 10 ans sa cadette. Après la perte de leur mère et de leur foyer durant le bombardement de Kobe, les deux enfants se réfugient à la campagne chez une tante. Celle-ci les accueille tout d’abord, mais les relations se tendent petit à petit, les deux enfants étant pour elle deux bouches de plus à nourrir. Lassés des brimades, Seita et sa sœur quittent la maison et trouvent refuge dans une grotte servant d’abri, près d’un lac illuminé, chaque nuit, par les lucioles. Pour se nourrir, Seita doit se résoudre au vol. Malheureusement, la nourriture se fait rare, et Setsuko meurt de malnutrition… Seita, après avoir incinéré sa sœur, se laisse finalement mourir, seul.

Le film, produit par les studios Ghibli, s’inspire d’une nouvelle semi-autobiographique de l’écrivain Akiyuki Nosaka. Celui-ci a en effet vécu le bombardement de Kobe, et perdu sa petite-sœur dans des conditions similaires à celle du film.

Ouais… là c’est le moment où si tu pensais que le film pouvait pas être plus triste bah… tu te rends compte que tu t’es gouré…

On peut ajouter à ça un truc assez intéressant d’un point de vue linguistique sur le titre japonais du tombeau des lucioles. Dans le titre japonais des deux œuvres, le roman et le film,  le symbole (kanji) utilisé pour écrire « lucioles » n’est pas celui utilisé habituellement ( 蛍, hotaru ), mais est décomposé en trois autres symboles, (deux kanjis et un hiragana), ( 火垂る), que l’on peut traduire par « le feu qui tombe par gouttes ».

Les lucioles du film sont, dès le titre, associées à la pluie de feu qui s’est abattu sur Kobe…

Le destin tragique des deux enfants est en effet déclenché par le bombardement, en 1945, de Kobe par les forces américaines. Reprenons donc les évènements menant à ce raid aérien. Après Pearl Harbor et l’entrée en guerre des États-Unis le 8 décembre 1941, le Japon continue son expansion dans les îles du pacifique. Dans un premier temps victorieuses, la bataille de Midway en juin 1942 est un coup d’arrêt pour les forces japonaises. À partir de là, c’est un lent grignotage qui est opéré par l’armée américaine, qui reprend petit à petit le contrôle du pacifique.

Et c’est une autre bataille qui va sceller le destin de l’empire japonais…

La bataille d’Iwo Jima

Carte Iwo Jima
La position stratégique d’Iwo Jima est claire : une vraie base avancée pour bombarder le Japon.

A partir du 16 février 1945, les américains lancent une offensive sur la petite île d’Iwo Jima. Ce bout de terre est stratégique car jusqu’à présent, les bombardements du territoire japonais se font depuis les îles Mariannes. Or, Iwo Jima est pile sur la trajet entre le Japon et les îles Mariannes. Non seulement Iwo Jima permet aux japonais d’avertir le continent en cas d’attaque aérienne, mais en plus l’île ferait une parfaite base de départ pour les avions américains, qui aurait moins de distance à parcourir. Un réseau de défense souterrain parcourt toute l’île et les soldats japonais ont pour consigne de se battre jusqu’à la mort en faisant le maximum de victimes parmi les rangs américains. Le résultat de cette bataille est une vraie boucherie.

Près de 10% des soldats américains meurent ou disparaissent, soit plus de 7000 hommes. Côté japonais, l’horreur est complète. Sur à peu près 22 000 soldats, soit 3 fois moins que les forces alliés, quelques 200 sont fait prisonniers.Tous les autres perdent la vie sur cette île, respectant leurs engagements auprès de l’empereur jusqu’à la fin. C’est donc 99.3% des soldats japonais présent qui meurent en quelques jours, une véritable hécatombe.

Le diptyque « Mémoires de nos pères » et « Lettres d’Iwo Jima » de Clint Eastwood donne une bonne représentation de cette bataille particulièrement sanglante…

Suite à cette victoire, les Américains construisent un énorme complexe aéroportuaire qui occupe la moitié de la surface de l’île et à partir duquel partent dès le début du mois de mars 1945 de nombreux avions qui bombardent le sol japonais. L’avantage de cette base est triple : des avions de combats peuvent désormais être approvisionnés depuis Iwo Jima pour accompagner les bombardiers B-29, des bombardiers plus légers peuvent être envoyés sur tout le territoire japonais et sur les côtés pour couler les navires ennemis, et enfin des pistes d’atterrissage d’urgences sont mises en place pour les B-29 qui reviennent de Tokyo et qui n’auraient pas pu revenir aux Mariannes.

Les missions de ces bombardiers : écraser l’industrie du Japon et leurs nombreux avions aux sols pour éviter de perdre la bataille des airs. Et pour cela, il faut mettre beaucoup de moyen car les structures japonaises sont bien plus dures à détruire que les allemandes… C’est en tout cas ce qui nous est présenté dans un article du 4 mars 1945 du New York Times.

L’intensification des bombardements

La prise d’Iwo Jima ouvre donc la voie à une stratégie déjà employé en Europe contre l’Allemagne nazie : le bombardement intensif des grandes villes et des cibles stratégiques à « l’arrière » du front.  En 1942, après Pearl Harbor, l’armée américaine tente dès 1942 de bombarder le japon : le 18 avril, les bombardiers américains décollent de San Francisco et prirent pour cibles Tokyo, Yokohama, Nagoya, Yokosuka et Kobe, avant d’atterrir en Chine. Cette attaque, nommée « Raid Doolittle », n’a cependant causé que très peu de dommages, et n’a eu de portée que symbolique .

Mais avec Iwo Jima comme base avancée, l’aviation américaine peut désormais attaquer bien plus efficacement le sol japonais. Et c’est la stratégie que choisi l’état-major.

Bombardement de Tokyo
Une des conséquences attendues des bombardements de Tokyo : de nombreuses victimes civiles.

Une première grande vague de bombardement a lieu en mars 1945. Celui de Tokyo est particulièrement dévastateur.

Dans un article du New York Times du 11 mars 1945, l’auteur nous informe que le système anti-bombardement de Tokyo n’a pas fonctionné. L’attaque était trop massive, les incendies se sont propagés trop rapidement, aggravés par le vent, et toute la ville était en feu en 1h30 à peine. Pour ne rien arranger, le bois était encore le matériau de construction principal des habitations japonaises. Une zone de 24Km² est rongé par les flammes, près d’un million de sans abris vont bientôt poser de sérieux problèmes logistiques au gouvernement japonais.

Quand l’article est écrit, il n’y a pas encore de bilan officiel des morts. Le commandant LeMay, responsable des opérations, fait une déclaration pour apaiser les esprits. Selon lui, si cette action a permis de raccourcir la guerre ne serait ce que d’un jour, elle est un succès.

Toujours selon lui, l’attaque, effectué avec des bombes incendiaires, avait pour but de viser une zone industrielle de 16km² située au nord-Ouest de Tokyo. Dans les cibles détruites, on trouve ainsi la station de train de Ueno, le terminal pétrolier du soleil levant, la compagnie d’huile d’Ogura, les ateliers de filature de Nisshin, la compagnie de téléphone de Marunouchi, le marché de Kanda…

En gros toutes les entreprises, grosses mais aussi petites, qui pouvaient participer à l’effort de guerre nippon.

Il rassure en expliquant que si on ne connaît pas encore les dommages réels que cela a causé aux japonais, les pertes sont minimes du côté des américains et la grosse majorité des troupes ont atterri saine et sauves sur l’île d’Iwo Jima.

Le 15 Mars, le New York Times revient avec un peu de recul sur le bombardement de Tokyo, qualifiant le bombardement coordonné et massif de Tokyo comme un tournant dans l’histoire de l’aviation. Le général Arnold se dit “extrêmement satisfait” de l’opération et croit dur comme fer que cette attaque marque un nouveau tournant dans la guerre aérienne. On y vante d’ailleurs la précision des bombardiers et on y met en avant la réaction des forces japonaises, qui avouent leur échec dans la préparation de leur défense, et le retentissement de ces bombardements sur les troupes nippones au front.

Et bien entendu, toujours pas un mot des victimes civiles…

Sur le papier, c’est donc une grande réussite pour les américains. Plus de 300 avions ont bombardés Tokyo, Osaka, Nagoya et Kobe, la supériorité techniques des B-29, les fameux bombardiers, y est détaillée en long, en large et en travers.

Fort de ces succès, l’aviation américaine continue son pilonnage du territoire japonais. À la suite des bombardements de mars, le général LeMay, dans un rapport clinique adressé à sa hiérarchie, tire les leçons des premières opérations et préconise de voler le plus bas possible, afin d’éviter au maximum la défense anti-aérienne, d’augmenter la précision des bombardiers et de permettre d’augmenter le poids des bombes embarquées.  Le 5 juin, Kobe est à nouveau bombardé par 530 B-29, volant à basses altitude afin de maximiser l’impact des bombes incendiaires. Quasiment 10km² des zones urbaines sont détruites, plus de la moitié de la ville est endommagé : plus encore que lors des attaques de mars. Déjà lourdement touché, Kobe est, après ce raid, un véritable champ de ruine. Même si la date du bombardement n’est pas précisé dans le film, c’est probablement celui-ci qui coûte la vie à la mère des deux héros et les pousse à l’exil. Deux indices : le film se déroule en été, juin est donc plus logique ; en outre, le mois de juin est traditionnellement associé, au Japon, aux lucioles, ce qui colle avec le titre et la présence des lucioles autour du lac… Ce lac près duquel les héros s’abritent, et où la petite Setsuko meurt, faute de nourriture…

Condition de ravitaillement… ou conséquence du nationalisme ?

Pourtant, le japon fut relativement épargné par la famine, comparé à d’autres zones du conflit, en Europe ou dans le pacifique. Mais au fur et à mesure de l’avancée de la guerre et des forces américaines, les difficultés d’approvisionnement ont été plus importantes.

Le japon dépendait en effet en grande partie de l’importation, particulièrement en légumes, pour nourrir sa population. Avec les bombardements, la production agricole locale baisse également de manière significative : les récoltes de riz baisse de plus d’un tiers entre 1939 et 1945. La présences des sous-marins américains, en plus d’empêcher l’importation, ralentit la pêche, dont le pays dépend. Et c’est surtout dans les villes que le manque de denrées se fait sentir. Dans le Tombeau des Lucioles, le régime des héros est constitué quasi-exclusivement de riz, encore relativement trouvable, mais insuffisant pour éviter la malnutrition. Le marché noir explose également après la mise en place d’un système de tickets de rationnement, ce qui explique que deux enfants, sans parents et sans argent, soit dans l’impossibilité de trouver de quoi survivre… Et également pourquoi leur tante est si réticente devant ces deux bouches à nourrir.

Mais la rareté des denrées alimentaires n’est pas seul en cause dans le destin tragique des héros. Depuis le début du XXème siècle, le Japon est le théâtre d’une double montée du nationalisme et du militarisme. Les tensions entre ouvertures forcés au monde occidental et nécessité de moderniser le pays sont un terreau fertile pour l’émergence d’une idéologie nationaliste.

Le Japon commence à s'étendre bien avant le début de la seconde guerre mondiale.
Le Japon commence à s’étendre bien avant le début de la seconde guerre mondiale.

L’instauration du shintoïsme d’état installe la figure de l’empereur au centre de la vie politique, en tant que descendant de la déesse Amaterasu. Des comités d’états sont créés pour encadrer la pratique religieuse, qui, dans les faits, est plutôt une éducation morale. Ce nationalisme intérieur se transforme en volonté expansionniste : l’idée naît que le peuple japonais, par sa supériorité, a le devoir de diriger le destin de l’Asie. Les écoliers japonais sont éduqué fermement, aidant même à l’effort de guerre dans les dernières années de la seconde guerre mondiale. Ajoutez quelques mesures eugénistes, et l’on peut entrevoir un parallèle avec l’Allemagne nazie. Le Japon annexe la Corée en 1910, puis la Mandchourie en 1931.

Les opposants politiques, assez nombreux dans les années 1920, sont réprimés grâce aux « lois de préservation de la paix », édictés en 1925, qui punissent toute personne formant ou ayant rejoint une association visant à altérer le kokutai, concept japonais que l’on pourrait traduire par « caractère national » ou « base pour la souveraineté de l’empereur ».

Un concept en tout cas assez vague pour permettre une répression croissante contre tous les dissidents.

Parmi les intellectuels, certains sont arrêtés, comme les écrivains Shigeharu Nakano ou Shimaki Kensaku, d’autre, comme Yoshiki Hayama sont contraint de renoncer à leurs idées.

Par conséquent, lors du déclenchement de la guerre du pacifique, la société japonaise est presque intégralement soudée par cette idée d’un Japon supérieur, devant obéissance à l’empereur et prêt à donner sa vie pour le pays.

Une autre œuvre autobiographique, le manga Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa, montre comment la famille de l’auteur, morte durant le bombardement atomique d’Hiroshima, était avant la guerre stigmatisée, voire brutalisée, à cause du pacifisme affiché du père de famille. Dans le Tombeau des Lucioles, Seita cherche à protéger sa sœur avant tout, ce qui entre en conflit avec l’esprit de sacrifice imprégnant la société japonaise : lorsque celui-ci joue du piano pour amuser Setsuko par exemple, celle-ci lui reproche de donner une image de gaîté. De même, puisqu’il préfère s’occuper de sa famille plutôt que, par exemple, aider les pompiers, Seita passe pour un mauvais citoyen aux yeux de sa tante. C’est donc en partie ce nationalisme qui pousse les deux enfants à mourir de faim, seuls.

Ironiquement, c’est à la gare de Kobe que Seita se laisse mourir : devant les bombardements, le Japon avait organisé l’évacuation vers la campagne de bon nombre d’enfants. On estime que 87 % des enfants japonais avaient été évacués en 1945 : ce ne fut pas le cas, malheureusement, de Seita et de sa petite sœur Setsuko… Car comme le rappelle avec force le Tombeau des Lucioles, la guerre fait souffrir les soldats, certes, mais également bien des civils…

Au moment ou je tourne cette vidéo ça fait déjà plus de quatre ans que Akiyuki Nosaka, l’auteur du tombeau des lucioles, est décédé tandis que le réalisateur Isao Takahata, qui a sublimé le roman en le mettant en image chez Ghibli, lui, nous a quitté il y a un an tout juste. Cet épisode c’est un peu ma façon à moi de leur rendre hommage et j’espère que ça vous aura donné envie de lire ou de revoir ces chefs d’œuvres. Merci à Constance Sereni, historienne spécialisé sur cette période du Japon, pour m’avoir aidé le travail de recherche, à Victor Henault pour ses conseils bibliographiques et à Romain Frugier avec qui j’ai co-écrit cette vidéo.  N’hésitez pas à partager et à vous abonner à la chaîne. A très bientôt pour un nouvel épisode de Nota Bene !

 

Pour aller plus loin

– La bibliographie de Constance Sereni : https://www.dropbox.com/sh/sjtxn21oo4qiwwi/AACAqC097hdaP8a8DG_IBHSha?dl=0

– DEMOULE Jean-Paul et SOUYRI Pierre-François, Dictionnaire historique du Japon, Maison-Franco japonaise, Maison Neuve et Larose, Paris, 2002.

– SOUYRI Pierre-François, Nouvelle Histoire du Japon, Perrin, Paris, 2010.

– La maison franco-japonaise et les vidéos sur YouTube qui y sont rattachés (conférences, etc…).

Afin de bien comprendre la situation géopolitique du Japon durant la guerre, :

– VIE Michel, Le Japon et le monde au XXe siècle, Masson, Paris, 1995.

– REISCHAUER Edwin-o, Histoire du Japon et des Japonais, éditions du Seuil, Paris, 1973.

– numéro double 413-414 de la revue l’Histoire qui traite du Japon en guerre jusqu’en 1945.

– http://cipango.revues.org/ , la revue en ligne de l’institut national de langues et de civilisations orientales

Improvised Destruction: Arnold, LeMay, and the Firebombing of Japan, par William W. Ralph

– « Peace education through the animated film “Grave of the Fireflies” Physical, psychological, and structural violence of war », Daisuke Akimoto

– Roman Rosenbaum (2007) The ‘Generation of the Burnt-out Ruins’, Japanese Studies, 27:3, 281-293, DOI: 10.1080/10371390701685062

– A Forgotten Holocaust: US Bombing Strategy, the Destruction of Japanese Cities and the American Way of War from World War II to Iraq, par Mark Selden

– Alistair Swale (2017) Memory and forgetting: examining the treatment of traumatic historical memory in Grave of the Fireflies and The Wind Rises, Japan Forum, 29:4, 518-536, DOI: 10.1080/09555803.2017.1321570

Remerciement

Victor pour sa bibliographie qui m’a bien aidé (v.henault856@gmail.com)

Constance Sereni pour ses ressources et sa relecture du projet

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