Une abbaye, des femmes, un meurtre

Mes chers camarades bien le bonjour !

Nous voici ici dans la petite commune de Radepont dans le département de l’Eure. Derrière moi, une abbaye un peu particulière, celle de Notre Dame de Fontaine-Guérard. Un lieu témoin d’un meurtre, hôte d’une légende et qui a vu passer beaucoup de femmes…

Les fondamentaux d’une abbaye

Photographie actuelle
Photographie actuelle de l’abbaye. Un cadre idyllique, non ?

L’abbaye de Fontaine-Guérard semble figée dans le temps. Comme si l’édifice n’avait pas été modifié après le Moyen Âge. Et pour cause, c’est relativement vrai. On baigne ici dans un jus purement médiéval ! Construite à la fin du XIIe siècle sur les terres d’un certain Guérard où coulait une source miraculeuse aux vertus dermatologique, d’où son nom, l’abbaye de Fontaine-Guérard est une abbaye cistercienne féminine !

Une quoi ? Une abbaye féminine tout d’abord, qui n’accueille que des femmes, dirigée par une abbesse et pas par un abbé donc ! Même si un moine est chargé de faire la liaison avec l’extérieur…

Une abbaye cistercienne aussi, c’est à dire qu’elle appartient à l’ordre cistercien, qui est un ordre religieux du XIIe siècle qui marque profondément l’église et qui observe notamment la règle de saint Benoît, ce que je ne fais pas actuellement.

La règle de Saint-Benoît, c’est un ensemble de règles écrites par Benoît de Nursie, un moine devenu saint au VIe siècle. Ces règles sont nombreuses mais on peut y trouver pêle-mêle le fait de devoir prier 8 fois par jour, de faire un travail manuel, d’éviter de sortir du monastère qui se doit d’être autosuffisant, de devoir s’habiller comme ça et de manger de telle manière…mais également de faire en sorte de n’entendre que le doux son du silence… Car faire preuve d’humilité quand on est un disciple de dieu, c’est la boucler et apprendre, tout simplement. Bon en vrai ils pouvaient toujours répondre à une question qu’on leur posait hein, mais la langue étant le meilleur moyen d’exprimer le péché d’après eux, c’était pas souvent qu’on leur donnait l’occasion de tailler la bavette !

Alors comment ça s’organisait toute cette petite vie autour de l’abbaye ?

Si l’église a été construite à partir de la fin du XIIe siècle, ce n’est qu’en 1253 que la première abbesse, Ida de Meulan, prend possession des lieux. Une femme qui endossera ce rôle pour la première fois, laissant le soin à 25 autres abbesses de se relayer jusqu’à la Révolution Française pour occuper ce poste. Et globalement la vie monacale ne va pas trop évoluer durant quelques siècles.

Gravure de l'abbaye
Plan de l’abbaye en gravure, datant du XVIIIe siècle.

Les nonnes, prient dans l’église, aujourd’hui en ruine. La porte nord, dite la “porte des morts”, donne directement sur le cimetière tandis que la porte sud, elle, laisse l’accès au cloître et aux hébergements. Elle dorment dans le dortoir où jadis un plafond cachait la charpente que l’on voit de nos jours et il faut imaginer qu’un couloir passait au milieu de la pièce et donnait sur plusieurs cellules où logeaient les moniales, moine au féminin. Chaque matin, elles se dirigeaient vers la salle capitulaire, probablement l’une des salles les plus incroyables de l’abbaye de Fontaine-Guérard. Elles y lisaient un chapitre de la règle de Saint-Benoît. Sur 73 chapitres, elles avaient du choix…

Mais attention, pas question de marmonner à voix basse ici, pour éventuellement parler, quand on a quelque chose d’important à dire, ça se passe au parloir… et d’ailleurs, même pendant le repas on observe le silence, seul une nonne par jour avait le droit de lire à voix haute un texte religieux durant le repas.

L’occasion pour l’heureuse gagnante du jour, sans aucun doute, de se la péter un peu en y mettant du cœur… enfin c’est comme ça que j’ai choisi de l’imaginer, même si c’est pas vrai…

Le sang coule !

En dehors du repas, comme le veut le crédo des cisterciens, les nonnes accordent beaucoup d’importance au travail et elles passent ainsi de très nombreuses heures dans la salle des moniales afin de coudre et de broder.

Mais, attendez une minute… Qu’est ce qui peut pousser une femme à embrasser cette vie religieuse ? Et bien une des pistes, c’est qu’elles ne choisissent pas forcément, même s’il y en a eu pour qui c’était une vocation. C’est souvent leur père qui décide ou un homme proche, par exemple pour préserver sa virginité, ce qui suppose qu’une bonne partie des nonnes étaient assez jeunes quand elles sont arrivés. Mais il y aussi des veuves et des femmes répudiés, et ça, on en a le triste exemple ici, à l’abbaye de Fontaine-Guérard.

Gisant (statue allongée sur la tombe) de Marie de Ferrières, présent à l'abbaye.
Gisant (statue allongée sur la tombe) de Marie de Ferrière, présent à l’abbaye.

En effet on retrouve dans la chapelle sud de l’église le couvercle d’un cercueil ayant été volé durant la révolution. Ce couvercle, un gisant, représente une femme : Marie de Ferrière.

Au XIVe siècle, Marie épouse Guillaume de Léon, le seigneur de Hacqueville, pas très loin de l’abbaye. Mais Guillaume ne s’entend pas très bien avec sa femme, il devient même violent. Malheureusement pour Marie, le divorce n’existe pas encore au Moyen-Âge. Pour se libérer de son époux, elle doit choisir entre la mort ou la vie de nonne, qui lui permettrait de quitter Guillaume et d’être en sécurité. Et c’est cette dernière option qu’elle choisit. Problème, si elle devient moniale, le tradition exige que lui également. Et ça, Guillaume ne l’accepte pas. Il décide en 1399 d’envoyer un commando de trois hommes pour assassiner sa femme et être libéré de ses engagements. Un meurtre sans se salir les mains quoi, un brave type…

Les écrits nous renseignent sur cette expédition funeste. Les assassins entrent dans le dortoir, réveillent les moniales, aperçoivent Marie qui s’enfuit et la poursuive dans toute l’abbaye. Coincé dans le chœur de l’église, la pauvre Marie, à la merci des trois hommes, meurt la gorge tranchée.

Oui je sais, c’est hyper gai mais c’est pas fini ! Car si le crime de Guillaume ne reste pas impuni, il peut nous paraître, à nos yeux d’hommes et de femmes du XXIe siècle, que la sanction est un peu légère.

Il est condamné à faire un pèlerinage autour de la méditerrané et à financer une nouvelle chapelle dans l’Abbaye pour y mettre le corps de sa femme. La chapelle Saint-Michel, que l’on peut toujours voir aujourd’hui, est le résultat de ce crime horrible.

Et encore, le type ne l’a pas vraiment construite, il a rénové une chapelle ancienne qui datait de 1135… classe jusqu’au bout…

Si cette histoire fait froid dans le dos, c’est probablement parce qu’elle est réelle, mais une autre histoire, légendaire celle ci, se raconte dans les murs de l’abbaye et ce n’est pas pour autant qu’elle trouve une fin heureuse…

A la fin du XIIe siècle, une jeune femme, Mathilde, tombe amoureuse du jeune Raoul. Le père de Mathilde, Messire Robert, revient des croisades après la mort de sa femme. Il est accompagné d’un chevalier borgne qui lui aurait sauvé la vie. Le jeune Raoul, sûr de son amour, demande la main de la jeune Mathilde à Robert. Mais son père refuse, il veut marier sa fille au chevalier qui l’accompagne. Et si il n’y arrive pas, il le jure, qu’il soit maudit pendant 100 ans. Mais Robert est victime d’un accident de chasse et seul Raoul parvient à le sauver tandis que le chevalier s’éclipse vers d’autres horizons. Le seigneur n’a plus le choix et décide d’imposer une épreuve au jeune homme. S’il arrive à grimper au sommet d’un pic rocheux non loin de là en courant tout en portant sa bien aimée dans les bras, il pourra se marier avec elle. Raoul accepte et tout le village se réunit pour observer son exploit. Il court, il grimpe, il arrive en haut du rocher et …

Il meurt d’épuisement… du coup Mathilde, folle de chagrin, prend son père à témoin que son union est accomplie. Puis elle se jette dans le vide avec le cadavre de son amant. Dur…

On raconte que Robert sombre dans la dépression. Les nonnes de l’abbaye de Fontaine-Guérard récupèrent le corps des deux amants et les enterrent dans le même tombeau qu’elles placent près du chœur de l’église, personne ne sait exactement où… Et bientôt Messire Robert trépasse… son fantôme hante alors les alentours pendant cent ans, sa bouche ne laissant sortir que quelques mots, toujours les mêmes : “Mathilde, Mathilde…cent ans de pénitence…”. Ambiance de ouf !

C’est sur cette note très joyeuse que se clôture cet épisode dans ce magnifique endroit qu’est l’abbaye de Fontaine-Guérard. Merci à Eure Tourisme pour avoir permis la production de cette vidéo. J’espère que ça vous a plu et que ça vous a donné envie de venir la visiter. Sachez d’ailleurs que tout au long de l’année s’organisent ici des banquets, des concerts, des expos, bref, malgré le fait que plusieurs bâtiments ai aujourd’hui disparu, il y a encore beaucoup de vie et je pense que c’est ce qu’aurait voulu la pauvre Marie et les deux jeunes amants. Je vous mets plus d’infos en description, a très bientôt pour un nouvel épisode, salut !

 

SOURCES :

La règle de Saint-Benoît : http://la.regle.org/

Les nonnes au Moyen-âge : https://journals.openedition.org/clio/323

Histoire du château de Radepont et de l’abbaye de Fontaine-Guérard, L. Fallue, 1851, Imprimerie de Alfred Péron.

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