Makhnovtchina, Kronstadt : Les victimes de la révolution russe

Mes chers camarades, bien le bonjour !

Vous aimez la vodka et la collectivisation des biens, c’est peut-être que vous auriez dû faire la révolution russe… ou pas ! Puisqu’on va le voir aujourd’hui, si un mouvement de contestation venu du peuple pour prendre le pouvoir s’est instauré dès 1917, il faut se rendre à l’évidence, il y a un moment donné c’est parti en couille. Je vous propose donc de revenir rapidement sur les origines de la révolution russe et surtout sur deux répressions sanglantes du nouveau régime pour imposer son autorité dans la région.

Allez, c’est parti !

Lénine 1917
Le comité central vous souhaite une bonne lecture !

On le sait aujourd’hui, l’URSS, c’était pas forcément top… Mais dès le début, à l’intérieur même des socialistes, les mouvements de contestations ont été nombreux et parfois violents. Nous allons donc nous intéresser à quelques exemples d’oppositions aux bolcheviks, non pas de la part des contre-révolutionnaires, mais venant de partisans du « socialisme ». En gros des types qui considèrent qu’on est pas allé assez loin, ou alors trop suivant le sens où on l’entend. Une grosse précision avant de commencer par contre  quand j’utilise le terme de « socialiste », dans cette vidéo, il est à prendre au sens originel du terme : un courant de pensée cherchant l’égalité et la justice sociale qui ratisse très large des socialistes révolutionnaires aux communistes en passant par les modérés. Mais quand même, pensez plutôt Marx et Bakounine que François Hollande ou, gros lol, Manuel Valls…

Autre précision, je préfère le dire pour ne pas être accusé de si ou de ça, les sources concernant ces événements ne sont pas vraiment très objectives, à savoir principalement des communistes et des anarchistes qui s’affrontaient… du coup ils avaient chacun leur idéologie à mettre là dedans, mais quand on recoupe les deux, ça nous permet d’y voir un peu plus clair !

Commençons par le commencement et parlons un peu de la révolution russe de 1917. Si vous n’êtes pas du tout familier avec le sujet, rassurez-vous : il n’est jamais trop Tsar !

La révolution russe

Portrait Nicolas II
Nicolas II, Tsar réactionnaire qui finira exécuté avec toute sa famille par les troupes bolchéviques.

Ce qu’on appelle la révolution russe a, en fait, lieu en deux, voire trois temps. Car si c’est en 1917 que les socialistes arrivent au pouvoir, il faut d’abord remonter en 1905 pour trouver les premiers éléments déclencheurs. Au tournant du siècle, la Russie est dirigée de manière autocratique par le Tsar Nicolas II. Alors que son grand-père, Alexandre II, a mené une série de réformes libérales, abolissant le servage, modernisant le système judiciaire et créant des assemblées locales, Nicolas II reprend la politique réactionnaire de son père, Alexandre III. Et cela met un peu sur les nerfs tout le monde : la classe moyenne, de plus en plus importante en taille, les ouvriers d’une Russie en cours d’industrialisation et les paysans que l’abolition du servage a paradoxalement précarisé…

Le 9 janvier 1905, en pleine guerre opposant le Japon à la Russie, une manifestation a lieu à Saint-Pétersbourg. Un rassemblement, qui fait suite à plusieurs mois d’agitation sociale. L’armée impériale tire dans la foule pacifiste : cet évènement, c’est ce qu’on appelle le « dimanche rouge » et il met le feu aux poudres. Un mouvement révolutionnaire est lancé, qui réclame l’instauration d’une monarchie parlementaire. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’apparaissent les premiers « soviets », des conseils locaux d’ouvriers, paysans et soldats. Finalement, en octobre, le Tsar accepte les revendications, et signe l’acte fondant le parlement russe, la Douma, élue au suffrage universel.

De quoi faire retomber la pression dans tout le pays, ce qui permet à Nicolas II d’en reprendre le contrôle et de faire arrêter les derniers opposants politique dont un certain Léon Trotski.

Il parvient également à imposer une nouvelle loi électorale favorisant très largement les riches propriétaires, fidèles au régime, ce qui annule totalement les avancées démocratiques obtenues par la révolution russe de 1905. La situation se stabilise jusqu’au début de l’année 1917.

A ce moment là, la première guerre mondiale a fait plonger l’économie russe et le mécontentement gronde de plus belle. En février, grèves et manifestations se succèdent. Le Tsar, comme à son habitude, utilise la force pour mater l’agitation, et fait à nouveau tirer dans la foule.

Seulement voilà, il y a un truc que le Tsar n’a pas vraiment prévu : des soldats fraternisent avec les manifestants. Pire que ça, des régiments d’élites se mutinent à Petrograd, nouveau nom de Saint-Pétersbourg depuis 1914 : l’arsenal de la ville tombe aux mains des révolutionnaires qui occupent la capitale le 27 février.

Soviet de Petrograd
Soviet (assemblée) des ouvriers et soldats de Petrograd.

Et là, c’est le combo : une grève générale se déclenche à Moscou et un Comité Révolutionnaire Provisoire se forme. La Douma, le parlement donc, lâche le Tsar et négocie avec les membres des soviets nouvellement constitués un compromis, instaurant un gouvernement provisoire en attendant la convocation d’une assemblée constituante. Isolé, Nicolas II abdique le 2 mars en faveur de son frère, qui, loin d’être hyper hypé par la situation, refuse la couronne : c’est la fin du tsarisme en Russie.

Mais le pays n’est pas encore sorti de la crise. Politiquement, il est divisé entre les partisans d’une république parlementaire, et le gros des forces socialistes, notamment les bolcheviks qui comptent bien mettre en pratique les idées politiques marxistes et instaurer un gouvernement du peuple, la fameuse « dictature du prolétariat » chère à Lénine. En plus de ça, le gouvernement provisoire s’entête à poursuivre la guerre, alors que la population y est plutôt opposée et les réformes promises n’ont pas non plus été appliquées.

En juillet 1917, une vague de révoltes paysannes traversent le pays, les terres sont confisquées aux propriétaires terriens. Le Parti Bolchevik de Lénine et Trotski devient la principale force politique du pays, devant le Parti Socialiste Révolutionnaire, les Mencheviks issus d’une scission avec les bolcheviks avant la révolution, et les Démocrates Constitutionnels. Et je vais pas vous faire un aparté sur les courants de pensées de chacun, faudrait une vidéo en particulier, l’important, c’est de savoir qu’il y en a plusieurs des courants de pensées.

Prise du Palais d'Hiver
Reconstitution (en 1927) de la prise du Palais d’Hiver par Eisenstein, un des maitres du cinéma soviétique.

Le 25 octobre, les bolcheviks lancent l’insurrection qui doit les mener définitivement au pouvoir. Presque sans résistance, ils prennent le contrôle des lieux stratégiques de la capitale, ainsi que du palais d’Hiver, ancienne résidence des Tsars et symbole du pouvoir. Le lendemain, lors du Congrès des Soviets, Trotski officialise la dissolution du gouvernement provisoire créé en février.

Une victoire pour les bolcheviks donc qui est loin de faire l’unanimité. Car certains représentants des Soviets considèrent que la prise de pouvoir par les bolcheviks est illégale. Ils quittent l’assemblée et c’est là que se trouve l’origine des troubles qui vont agiter la prise de pouvoir de Lénine et Trotski dans les années qui suivent.

Et oui, parce qu’il faut bien comprendre Les Soviets sont des organisations d’ouvriers. Il y en a plein en Russie et ils sont très locaux, décentralisés. Les bolchéviks, eux, sont membres d’un parti central qui prend le pouvoir « au nom des Soviets » mais sans contrôle particulier de ces derniers sur le parti. Les bolchéviks ne sont majoritaires qu’au plus haute sphère de l’état mais pas dans les soviets qui seront bolchévisés petit à petit. D’où certaines résistances on va le voir…

La Makhnovtchina

Allons faire un petit tour du côté de l’Ukraine. Le territoire de l’Ukraine était, avant la révolution russe, à cheval entre l’empire austro-hongrois et l’empire russe. A la chute de l’empire russe, l’Ukraine en profite pour devenir autonome. Et ça c’est pas du goût de tout le monde. Résultat en 1917, la situation du pays est un poil compliquée. En gros, on a les bolcheviks d’un côté qui veulent récupérer le territoire, les austro-hongrois aussi et les armées blanches de l’Ukraine, composées d’opposants qui sont eux même tsaristes, monarchistes ou républicains opposés au socialisme. Le bordel.

En 1918 se forme alors une des plus importantes insurrection paysanne du début du siècle. A sa tête, un certain Nestor Makhno qui forme l’Armée Révolutionnaire Insurrectionnelle Ukrainienne, que l’on connaît plus souvent sous le nom de “Makhnovtchina”.

Et pour comprendre les enjeux de cette armée révolutionnaire, je vous propose de vous dresser un peu le portrait de son chef.

Photographie de Makhno en uniforme
Photographie de Makhno en uniforme, durant les conflits qui vont suivre la révolution d’Octobre.

Né en 1888 dans un milieu paysan pauvre d’Ukraine, Makhno adhère très jeune à l’Union des Laboureurs Pauvres, groupe se réclamant des idées révolutionnaires, plus particulièrement du communisme libertaire, une tendance de l’anarchisme.

Ouais, ça commence à devenir compliqué mais en gros c’est au croisement entre communisme et anarchisme quoi… La différence étant que les communistes libertaires ne veulent pas de la création d’un pouvoir centralisé par l’état mais plutôt la création d’un contre-pouvoir local en mode auto-organisation et tout le tralala. Complexe !

Bref ! Makhno est actif pendant la révolution de 1905 et il subit la répression : d’abord accusé d’assassinats politiques, il est relâché faute de preuve, avant d’être arrêté en 1908. Condamné à mort, sa peine est commué en prison à vie en raison de son jeune âge, 16 ans au moment des faits supposés. Emprisonné à Moscou, il en profite pour lire les philosophes anarchistes comme Bakounine et Kropotkine… Il y rencontre également beaucoup de détenus politisés comme lui. La révolution de février 1917 libère les prisonniers politiques, et Makhno rentre en Ukraine, où il entreprend de continuer à lutter pour ses idées. Il participe au soviet local, et va même plus loin durant l’été 1917, en prenant la tête d’une petite bande de paysans et en tentant de redistribuer les terres aux paysans pauvres. La révolution d’octobre lui donne l’espoir d’une véritable révolution socialiste, mais la reddition de l’Ukraine et son occupation temporaire par les forces allemandes et austro-hongroise brise l’élan du mouvement dans le pays.

En avril 1918, lors d’un congrès anarchiste, Makhno est désigné membre d’une délégation envoyé à Moscou pour discuter avec les bolcheviks afin de trouver une solution pour l’Ukraine. C’est lors de ce même congrès qu’est décidé l’organisation d’un soulèvement des paysans ukrainiens, organisés en petites unités de guérillas, contre les allemands.

Problème, le séjour de Makhno à Moscou tourne court, car les anarchistes sont mis hors la loi par la Tchéka, la police politique créée par les bolcheviks. Une police politique qui va d’ailleurs continuer à sévir sous d’autres noms durant l’URSS. Bref, Makhno décide de rentrer en Ukraine afin de participer à la lutte. En compagnie d’un ancien matelot, Fedir Shchus ( ça se prononce « chtrouss » en gros), il monte un petit groupe de résistants et libère son village natal. Cette première victoire marque la fondation de la Makhnovtchina.

Troupe Makhnovtchina
Troupe de la « Makhnovtchina », l’armée noire d’Ukraine.

Entre 1918 et 1921, cette Makhnovtchina, elle mène une guerre contre à peu près tout le monde, afin de réaliser les principes de son manifeste qui est clairement dans la lignée anarchiste : appropriation des terres par les paysans et des usines par les ouvriers, constitution de conseils locaux, liberté de parole et d’expression, suppression de la police remplacé par des milices d’autodéfense paysanne et ouvrière, rejet de toute organisation tyrannique. Le drapeau de l’armée est clair comme de l’eau de roche sur les intentions des révolutionnaires : on peut y lire « mort aux ennemis des travailleurs libres ». D’une poignée d’homme à ses débuts, la Makhnovtchina compte à son apogée 50 000 combattants, et utilise sa connaissance du terrain pour mener une guerre de mouvement, couvrant de grandes distances très rapidement pour frapper l’ennemi là où il ne s’y attend pas. Le symbole parfait de cette guérilla, c’est l’adoption de la Tatchanka, un véhicule tracté par deux chevaux et équipé d’une mitrailleuse, permettant d’attaquer par surprise. L’autre avantage de cette armée révolutionnaire ukrainienne, c’est que beaucoup de paysans ont déjà combattu pendant la première guerre mondiale, les troupes sont donc bien organisées et coordonnées. Enfin, contrairement aux armées traditionnelles, la Makhnovtchina est uniquement composée de volontaires, et fait élire ses commandants par les soldats. D’ailleurs on retrouvera plus tard un fonctionnement similaire chez certaines colonnes républicaines pendant la guerre d’Espagne.

En lutte contre les armées allemandes et celle de la République Populaire Ukrainienne opposée à la révolution, la Makhnovtchina a toujours refusé de se placer sous le commandement de l’armée rouge de Trotski. Pourtant, elle est contrainte par deux fois d’accepter une alliance temporaire avec elle. La première fois en 1919, pour contrer l’avancée des troupes blanches du général Dénikine, et la deuxième fois fin 1920, cette fois contre son successeur, le général Wrangel.

Entre ces deux périodes, l’armée rouge et la Makhnovtchina s’affrontent sans relâche.

Mais pourquoi ? Et bien d’une part parce que leurs idées ne sont pas vraiment compatibles, l’état étant par exemple vu comme une entité autoritaire à proscrire par les anarchistes. Mais surtout, l’Ukraine est le grenier à blé de la Russie et pour Trotski, une armée paysanne insurgée au sein de ce grenier, c’est une problème épineux qui vient perturber l’approvisionnement du territoire russe. Malgré une résistance acharnée, les rouges finissent par établir leur contrôle sur l’Ukraine à l’été 1921. Voline, membre de la Makhnovtchina et plus tard journaliste et écrivain, parle dans son ouvrage « La révolution inconnue » d’une offensive massive des bolcheviks d’au moins 150 000 hommes, même si ce chiffre est à prendre avec des pincettes. Décimée, l’armée de Makhno se dissout, et celui-ci s’exile comme plusieurs de ses camarades.

Makhno finit ses jours en exil à Paris. Il y rédige de nombreux textes, prends part à la vie des milieux anarchistes français, avant de mourir en 1934 de la tuberculose, dans la misère. La Makhnovtchina est depuis devenu un symbole, par sa résistance farouche, des principes de son manifeste.

D’ailleurs pour ceux qui connaissent le groupe punk des béruriers noirs fera une reprise de la Makhnovtchina qui a eu pas mal de succès.

La révolte de Kronstadt

Les paysans ne sont pas les seuls à s’opposer au pouvoir des bolcheviks. Dans les zones urbaines, les tensions sont également présentes, entre partisans d’un pouvoir central au mains du Parti Bolchevik, renommé Parti Communiste en 1918, et les tenants d’un pouvoir décentralisé, entre les mains des soviets locaux.

Et le meilleur exemple de cette opposition, c’est la révolte de Kronstadt en mars 1921.

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Carte de la baie de Petrograd, avec Kronstadt en haut à gauche, coupée du continent.

La ville de Kronstadt est un point stratégique de la révolution russe. Située dans la baie de Saint-Pétersbourg, elle abrite un important port de guerre, des arsenaux militaires, et compte à peu près 50 000 habitants. Lors de la révolution de 1917, les marins de Kronstadt sont célébrés comme « héros de la révolution » pour leur engagement précoce et farouche. Mais en 1921, la situation est toute autre. La guerre a ruiné le pays, une vague de famine y sévit et le mécontentement ouvrier gronde un peu partout.

Kronstadt va cristalliser cette agitation car la population de la ville est depuis 1917 très active au sein de la révolution, ils vont même un peu plus loin que ça. Ils s’organisent en soviet, forment une commune libre plus ou moins autonome, réquisitionnent les logements vides ou les grands appartements des riches bourgeois pour loger ses pauvres, et sont globalement très réticent à la centralisation du pouvoir.

En plus de ça, les matelots de Kronstadt ont refusé de se soumettre aux règlements imposés à l’ensemble de l’armée par Trotski, qui est quand même le commissaire à la guerre et commandant de fait des forces armées.

Si la situation entre le Parti Communiste et Kronstadt est donc tendue depuis plusieurs années, c’est un élément extérieur qui met le feu aux poudres : la grève des ouvriers de Petrograd. Protestant contre la famine, les ouvriers des principales usines de la ville se mettent en effet en grève durant le mois de février 1921. Des affrontements ont lieu avec la police, la Tchéka, la police politique, arrête massivement les fauteurs de troubles, et le soviet de Petrograd, fidèle au Parti Communiste, décrète l’état de siège, ainsi que la fermeture des usines. Informé de la situation à Petrograd qui leur semble préoccupante, les marins de Kronstadt y envoie une délégation pour y voir plus clair. À leur retour, une assemblée est organisée le 1er mars sur la place de l’Ancre pour porter des revendications. Au milieu du port, 16 000 marins, soldats et ouvriers sont présents. Le parti communiste dépêche sur place Kalinine, président de l’exécutif, et Kouzmine, commissaire de la flotte de la baltique, pour analyser la liste de ces revendications.

Marins_de_Kronstadt_1921
Emblématiques de la révolte, les marins basés à Kronstadt furent à l’avant-garde de la révolution prolétarienne.

Réélection immédiate des soviets à bulletins secret, liberté de parole et d’expression totale, liberté de réunion aux syndicats et organisations paysannes, uniformisation des rations pour tous les travailleurs, suppression des barrages empêchant le ravitaillement des villes, autorisation de l’artisanat sans emploi de travailleurs salariés et abolition de la police militaire, remplacée par une milice désignée par les soldats et travailleurs. Un texte qui se rapproche un peu de ce qu’on trouvait dans la Makhnovtchina et qui en dit long sur  l’état politique de la Russie communiste.

Les revendications portant sur la liberté d’expression et le droit de rassemblement des syndicats sont autant d’indicateur du contrôle étroit du Parti Communiste sur le pays, au détriment des soviets locaux. Pas étonnant donc que le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets et non au Parti » soit repris par les insurgés de Kronstadt qui adopte ses résolutions à l’unanimité.

Kalinine et Kouzmine, eux, s’opposent violemment à la résolution et l’adoption de la résolution marque la rupture définitive du Parti Communiste. La ville de Kronstadt  élit un Comité Révolutionnaire Provisoire, chargé d’assurer l’ordre et la défense de la population. Car les marins ne sont pas dupes, une action militaire du Parti Communiste contre les insurgés est inévitable.

Pendant que les deux camps se préparent militairement, une autre bataille se livre déjà, celle de la propagande !

La radio de Moscou diffuse de nombreux messages, accusant les marins de n’être que des agents tsaristes, des contre-révolutionnaires, et même des vauriens. Ouais… ils y vont à fond.

Artillerie soviétique 1921
Devant défendre leur révolution devant ce qu’ils considéraient comme une menace mortelle, les soviétiques répondront à la révolte des marins par le feu.

Les insurgés répondent par leurs organes de presse, et lancent le 6 mars un appel à l’insurrection à tous les ouvriers, paysans et soldats russes, contenant le passage suivant : « Notre cause est juste. Nous sommes pour le pouvoir des Soviets et non des partis. Nous sommes pour l’élection libre des représentants des masses laborieuses. Les Soviets falsifiés, accaparés et manipulés par le parti communiste, ont toujours été sourds à nos besoins et à nos demandes ; la seule réponse que nous avons reçue fut la balle assassine. » (traduction de Voline, il existe d’autres traductions, mais le sens ne change pas). Dès le 7 mars, l’armée rouge attaque la ville par la mer gelée, appuyé par des tirs d’artilleries et des bombardements. Sous les tirs de mitraille et d’artillerie des insurgés, beaucoup périssent noyés. La garnison de la ville, composée de 14 000 hommes, dont environ 10 000 marins, réussit ainsi à repousser le premier assaut. Le 10 mars, un deuxième assaut est également  mis en déroute. Mais sous les attaques incessantes de l’armée rouge, Kronstadt finit par tomber le 18 mars.

Ironiquement, le gouvernement célèbre le même jour le début de la Commune de Paris de 1871… Bizarre cette impression de deux vitesses non ? D’autant que pour Kronstadt, on parle aussi de Commune de Kronstadt !

Les conséquences pour les insurgés sont sanglantes. Selon le bilan officiel, plus de 6 000 mutins sont arrêtés, plus de 2 000 exécutés, 2 000 autres condamnés aux travaux forcés. Du côté de l’armée rouge, on estime les pertes à environ 10 000 hommes. La révolte de Kronstadt a duré en tout et pour tout 18 jours. Le nouveau commandant de Kronstadt supprime le soviet local. Peu après, Lénine instaure la Nouvelle Politique Économique, réintroduisant une part d’économie de marché, et restaurant en partie le travail salarié agricole. Des mesures que l’on pourrait qualifier, si l’on suit les idées des insurgés de Kronstadt, de “contre-révolutionnaires”. Un ultime pied de nez aux ouvriers, soldats et  paysans révoltés.

L’épisode de la répression de Kronstadt reste une tache sanglante sur la réputation de Trotski, même si celui-ci maintient jusqu’à sa mort qu’il était nécessaire pour la révolution de mater une insurrection ne pouvant mener, selon lui, qu’à une restauration du capitalisme. Pour d’autres, Kronstadt devient un symbole de la lutte pour la liberté et la justice sociale. Comme le dit Voline : « Le phare de Kronstadt reste allumé. Sa lumière deviendra de plus en plus éclatante. Et c’est l’essentiel ! ».

Pour en savoir plus

Rudolf Rocker, Les Soviets trahis par les bolcheviks : la faillite du communisme d’Etat : 1921,  Éditions Spartacus, 1998

Jean-Jacques Marie, La guerre civile russe 1917-1922 : armées paysannes, rouges, blanches et vertes,  Éditions Autrement, 2005

Jean-Jacques Marie, Cronstadt, Fayard, 2005

Voline, La Révolution inconnue, Livre troisième : Les luttes pour la véritable Révolution sociale (1918-1921), 1947, Éditions Entremonde, 2009

Ida Mett, La Commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des soviets, Éditions Spartacus, 1948, réédition en 2015

Ida Mett, Souvenirs sur Nestor Makhno, édition Allia, 1998

Piotr Archinov, La makhanovchtchina : l’insurrection révolutionnaire en Ukraine de 1918 à 1921, Éditions Spartacus, 2000,

Documentaire Nestor Makhno, paysan d’Ukraine, réalisé par Hélène Châtelain en 1995, diffusé sur ARTE

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