Le procès des Templiers

Mes chers camarades bien le bonjour !

Vous avez sans doute tous déjà entendu parler des templiers, ces moines-guerriers légendaires qui défendaient les pèlerins lors de leur voyage à Jérusalem. Aujourd’hui leur existence même nourrit de nombreux fantasmes, que l’on parle de leur célèbre trésor qui serait caché non loin du château de Gisors ou de la terrible malédiction que le dernier des templiers lâcha sur son bûcher et qui conduisit, d’après des bruits de couloirs très venteux et malodorants, à la mort d’un certain nombre de rois et de nobles.

Et bah aujourd’hui, on va se concentrer sur un truc plus terre à terre mais qui est encore trop souvent sujet à controverse, la fin des templiers et le célèbre procès qui a emmené son chef de l’époque, Jacques de Molay, à périr par les flammes.

Un lent déclin

Je ne vais pas refaire ici un topo sur les templiers, je vous invite fortement à aller voir ma vidéo sur la commanderie templière d’Arville que je vous mets en description, j’y reviens sur le mode de fonctionnement d’une commanderie et donc sur le rôle des templiers. Ce qu’il faut savoir pour cette vidéo, c’est que les templiers sont un ordre très puissant au XIIIe siècle et qu’ils dépendent directement de l’église. Ils bénéficient de nombreuses commanderies à travers tout le territoire qui sont autant de lieu de formation pour les templiers et les chevaliers puisque tous les templiers ne sont pas chevaliers. Ces soldats de Dieu officient surtout sur la route de Jérusalem et peuvent prêter un coup de main lors des croisades.

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On ne va pas se mentir, le siège d’Acre ne s’est pas très bien terminé pour les Croisés…

Seulement voilà, Le pouvoir des templiers commence à décliner à partir de 1291, lors de la chute de Saint Jean d’Acre qui passe au main des musulmans. La Terre-Sainte étant perdue, la raison même d’exister des templiers, la protection des biens et personnes qui allaient en terre sainte, n’est plus. Ils se déportent alors vers Chypre et font leur petite vie tranquille, guerroyant à droite à gauche.

On peut le dire, à partir de la fin du XIIIe siècle, les templiers ne sont donc plus que l’ombre de ce qu’ils étaient jadis mais ils restent une force armée non négligeable pour la chrétienté. Pourtant, le roi de France, Philippe le Bel, va procéder à une des arrestations les plus importantes de l’Histoire le vendredi 13 octobre 1307. Des centaines de templiers sont raflés et un long procès commence pour détruire définitivement cet ordre.

Et pourquoi vous allez me dire ? C’est une très bonne question car c’est justement un des points sur lequel pas mal d’historiens se sont battus et de mon côté, je vous livrerai surtout ici les analyses d’ Alain Demurger qui est un des plus gros cracks sur le sujet.

Certains disent que Philippe IV le Bel voit d’un très mauvais œil les templiers car ils sont les possesseurs d’une immense fortune et peuvent représenter un pouvoir qui s’opposerait au sien. D’ailleurs Philippe le Bel s’en prend aux banquiers lombards puis aux juifs avant de décider du sort des templiers, comme s’il avait envie de consolider sa position… Mais ici, on peut mettre cette théorie en doute par le fait que le fameux pécule des templiers était bien souvent dépensé très rapidement. Oui, ils sont riches, mais ils dépensent leurs sous pour acheter des terres qui vont produire des revenus car ils ont un coût de fonctionnement assez élevé et l’argent gagné est la plupart du temps directement réinvesti dans de la nourriture et de l’équipement militaire.

Une autre théorie serait de dire que la force militaire que représente les templiers peut faire peur au roi de France. Alors oui, là aussi on ne peut pas le nier, les templiers sont beaucoup, plusieurs milliers d”hommes. Mais la plupart sont à Chypre ou dispersés dans toute l’Europe, ce n’est pas vraiment une armée soudée qui attend je ne sais pour quelle raison d’envahir le royaume de France. D’ailleurs à ce moment là en France il y a à peine 600 templiers pour 60 chevaliers, ce qui n’est pas énorme…En revanche, il y avait plusieurs ordres qui existaient comme les templiers, et tous ensemble, ça commençait à faire pas mal de guerriers qui pouvaient servir la cause du Pape.

On peut également entendre que Philippe aurait contracté des dettes auprès des templiers et que détruire l’ordre, ça lui permettrait tout simplement d’effacer cette dette sans trop se fouler. Why not… je vous avoue que j’ai pas trop creusé cette piste là…

Mais le plus vraisemblable c’est que les templiers n’avaient en fait, rien fait du tout. Ils ont simplement été les victimes collatérales d’un affrontement bien plus profond entre la papauté et le royaume de France.

Pouvoir royal contre pouvoir pontifical

En effet, en 1303 , Philippe le Bel se heurte assez violemment au pape Boniface VIII car il n’a pas vraiment la même vision du pouvoir que lui. Pour faire simple, Boniface VIII est le chef de la chrétienté, du coup vu que toutes les grandes puissances européennes sont chrétiennes, leur foi les relies entre elles et Boniface, en tant que pape, doit avoir une influence non négligeable sur les royaumes et potentiellement peut envoyer péter un roi si ça lui chante. De son côté, Philippe le Bel, roi de France, ne veut pas que le pape puisse intervenir dans ses affaires. Il le trouve beaucoup trop envahissant et souhaite tout simplement avoir le contrôle total sur son territoire et sur ses sujets. En fait ce que veut Philippe, c’est être à la fois roi et pape en son royaume et centraliser les pouvoirs autour de sa personne.

Solution "originale" pour ne pas se faire excommunier : faire arrêter le Pape. Rien que ça.
Solution « originale » pour ne pas se faire excommunier : faire arrêter le Pape. Rien que ça.

Bon, je vous la fais rapidos hein, c’est bien sûr un poil plus complexe, mais ça donne des situations rigolotes où Philippe le Bel convoque un conseil pour tenter de faire déclarer le pape hérétique afin de le faire sauter tandis que de son côté Boniface VIII fait planer l’excommunication au dessus de la tête du roi de France. Dans un contexte où quand t’es pas rallié à la papauté tu peux te prendre une croisade sur la tronche, c’est pas la situation la plus confortable qui soit…

Bref, ça ira quand même jusqu’à ce que des fidèles de Philippe aillent menacer, avec des troupes, le pape. Une situation explosive réglée rapidement par la mort de Boniface VIII. Coup de bol !

Son successeur, Benoît IX, ne veut pas faire de vague et temporise la situation pendant un an avant de mourir, lui aussi, de vieillesse. Paix à leurs âmes !

Le nouveau pape Clément V est élu en 1305 et c’est avec lui que va commencer une sacré partie de bras de fer avec Philippe le Bel.

Et oui, car si Boniface est mort, Philippe, lui, voit toujours la papauté d’un très mauvais œil et vu que l’église tient un rôle majeur dans la société médiévale de l’époque, il lui faut pouvoir s’imposer en montrant qu’il en a une plus grosse que le pape, tout simplement. Et pour réaliser cet exploit, Philippe le Bel va se servir des templiers…

Enluminure représentant la rencontre entre Clément V et Philippe le Bel, durant laquelle les rumeurs contre les templiers sont évoquées.
Enluminure représentant la rencontre entre Clément V et Philippe le Bel, durant laquelle les rumeurs contre les templiers sont évoquées.

Lors d’une première rencontre entre les deux hommes en 1305, Philippe fait part à Clément V de rumeurs assez étranges qui courent sur l’ordre et ses membres. Clément n’est pas spécialement convaincu, non pas que les templiers aient à cette époque là la meilleure réputation qui soit, mais elle n’est pas meilleure ou plus mauvaise que celle d’un autre ordre.

En revanche, les accusations posées par le roi de France sont gravissimes. Il affirme que ces rumeurs éclairent sur les véritables pratiques des templiers. Lors des cérémonies d’admission de l’ordre du temple par exemple, on relève des choses curieuses et scandaleuses : on oblige le postulant templier à piétiner la croix, à se livrer à des pratiques sexuelles déviantes, à renier le Christ, à préférer avoir des relations charnelles avec d’autres templiers plutôt qu’avec des femmes si le désir est trop fort.

Bref, tout ça et d’autres trucs dans le même registre genre : le postulant devait embrasser l’anus d’un templier scellant ainsi avec lui un pacte avec les forces du mal… bref, c’est l’époque, on juge pas.

Comme je l’ai dis donc, le pape Clément V n’est pas over convaincu par ce discours et globalement ces informations ne vont pas beaucoup émouvoir les autres souverains des royaumes d’Europe. Sauf peut-être celui d’Aragon, qui y voit là une occasion de faire tomber les templiers pour reprendre la main sur leurs terres. Mais lui il aime le pognon et il s’en cache pas trop !

Ces rumeurs là, elles se répandent pourtant de plus en plus par une propagande bien organisée de l’entourage royal et infiltrent toutes les sphères du pouvoir. Si bien que pour calmer l’agitation, Clément V veut lancer une enquête à ce sujet en 1307.

Et là, Philippe le Bel va faire un truc absolument incroyable dans le contexte de l’époque, il va tenter de court-circuiter le pape en lançant lui même sa propre enquête royale de son côté ! Bah oui, s’il réussit son coup, il pourra dire à tout le monde que non seulement il a pas besoin du pape, mais en plus, il est capable de résoudre les soucis avant lui ! Et puis je vous rappelle que les templiers dépendent directement du pape ! Si Philippe remporte la partie, il prend, en quelque sorte, le dessus sur le pape aux yeux de tous. D’autant plus qu’en les accusant d’être des hérétiques, il se place en défenseur de la chrétienté.

Et pour ça, il sort les grands moyens. Il organise une immense arrestation collective à travers tout le territoire et le 13 octobre 1307, les templiers sont capturés un peu partout. Nous n’avons pas de chiffres précis mais d’après certains écrits : 138 membres de l’ordre arrêtés à Paris, et 94 en province.

Des procès inégaux

Le pape est furieux et envoie tout de suite une lettre pour se plaindre de l’attitude du roi de France car en effet, il n’a pas le droit légal d’arrêter les sujets de Clément V. La seule solution de Philippe pour aller de l’avant, c’est d’obtenir des aveux concernant les pratiques hérétiques des templiers et pour ça, il use et abuse de la torture. Si bien que de nombreux membres de l’ordre craquent et finissent par avouer ce qu’ils n’ont surement pas commis.

Alors attention hein, il est possible que un ou deux pécores se soient effectivement livrés à des actes charnels entre mecs ou autre, mais à priori c’était pas des pratiques ultra répandues non plus… ce qui pose problème, c’est que le chef des templiers, Jacques de Molay, avoue lui aussi sous la torture que lors des cérémonies d’initiation, on oblige à renier le christ.

Et là, je vous cache pas que c’est une petite victoire pour Philippe le Bel qui se frotte les mains.

En 1308, Clément V se déplace à Poitiers pour négocier avec le roi sur le sort des templiers. Philippe le Bel a aligné ses armées près du pape pour bien lui faire comprendre qu’il est tout ouvert à la négociation…

Résultat, Clément plie le genou en reconnaissant que l’action du roi de France était légitime mais réussit à faire en sorte de créer deux enquêtes distinctes, une qui sera dirigé par les diocèses concernant les membres de l’ordre, et l’autre l’ordre en tant que tel, qui sera menée par l’état pontifical. Et là dedans bien évidemment il faut comprendre que les diocèses c’est local, donc même si c’est sous l’autorité papale, les diocèses qui se situent en France vont quand même être hyper influencés par le roi de France lui même…

Bref, ça sent le pâté pour les templiers et ces deux enquêtes doivent trouver leur terme en 1310 où le verdict sera rendu. Mais le problème c’est qu’à grande échelle, on a du mal à extorquer des aveux à tous les templiers.  Par exemple dans la ville de Senlis, 122 templiers sont retenus prisonniers et 70 d’entre eux n’avoueront jamais rien.

Du coup, l’enquête piétine et prend du retard. Durant l’année 1310, plus de 600 templiers vont se réunir pour faire face ensemble aux accusations dont ils sont victimes. Ils prétendent que tout cela n’est que de la diffamation et exigent que l’on arrête cette chasse aux sorcières.

Règle d'or au Moyen Âge : ne jamais revenir sur un aveu d'hérésie. Sinon les carottes (entre autres) sont cuites.
Règle d’or au Moyen Âge : ne jamais revenir sur un aveu d’hérésie. Sinon les carottes (entre autres) sont cuites.

Qu’à cela ne tienne, près de 60 d’entre eux, qui avait avoué leurs pêchés en 1307 et qui aujourd’hui se rétractaient, sont arrêtés et envoyés au bûcher le 12 mai 1310.

Comme ça au moins, ça leur fait les pieds à ces relaps ! Ouais, les relaps c’est comme ça qu’on appelle les hérétiques qui confessent puis nient par la suite. C’est que la CGT templiers à l’époque bah… elle était pas encore au top ! En tout cas ça dissuade tous les autres qui se rétractent et n’osent plus défendre l’ordre.

Bref, après cette veine tentative de résistance, les conclusions des enquêtes ne peuvent être rendu qu’en 1311 lors du concile de Vienne.

Et là, la plupart des religieux s’accordent sur un truc : les preuves, au niveau européen ne sont clairement pas suffisantes pour condamner les templiers.

Enfin sauf pour les français hein, eux ils ont toutes les preuves qu’ils veulent…

Mais si la grosse majorité des religieux chargés de mener ces conclusions ne veulent pas condamner les templiers, Clément V, lui, hésite. Il est en effet bloqué par la pression qu’exerce sur lui Philippe le Bel. Et pas qu’au sens figuré puisque le roi de France mobilise même son armée pour faire un coucou amical.

Le pape, dans l’impasse, décide alors un coup de bluff pour tenter de sauver un maximum de templiers. Il ne condamne pas l’ordre pour hérésie mais décide tout de même de le dissoudre administrativement. Ainsi, le problème disparaît et les membres de l’ordre ne sont pas condamnées. En tout cas, pas ceux qui avouent leurs péchés. En revanche, ceux qui nient ou qui sont revenus entre temps sur leurs déclarations sont eux dans de beaux draps et Clément V, qui ne veut pas plus entendre parler de cette affaire, laisse les choses se régler d’un point de vue local.

D’ailleurs il va pondre une bulle pontificale expliquant que toute personne revenant sur cette affaire sera excommuniée, comme ça on en parle plus.

Le destin de Jacques de Molay

Autant dire que c’est pas la teuf pour les templiers du royaume de France. Une exception cependant, les 4 dirigeants de l’ordre que le papauté veut juger elle même.

Gisors
Donjon de Gisors, là où furent enfermés les dirigeants des templiers.

Une bonne nouvelle pour Jacques de Molay, le grand maître de l’ordre, qui espère ainsi pouvoir obtenir une audience qu’il n’a pas eu auprès du pape pour faire valoir ses arguments. Cependant, en mars 1314, l’assemblée papale condamne les dirigeants à la prison à perpétuité sans que Jacques ait pu se défendre. Abasourdi, il se révolte avec un de ses camarades et revient sur tous les aveux qu’il avait pu faire. Avant même que le pape puisse réagir, Philippe le Bel décide que le jeu a assez duré et fait envoyer Jacques de Molay et son compagnon d’infortune Geoffroy de Charnay au bûcher.

Un nouveau coup de force du roi de France qui réussit là son objectif : affirmer sa toute puissance face à la papauté.

Avec la mort de Jacques de Molay, l’ordre s’éteint définitivement. A travers toute l’Europe, les commanderies templières passent sous l’ordre des hospitaliers et les anciens membres de l’ordre se répartissent un peu partout dans d’autres ordres religieux ou retournent à la vie civile, tandis que les plus malchanceux sont exécutés.

Philippe le Bel marque de par son règne une rupture avec le monde médiéval et sa domination du pouvoir pontifical tel qu’on le connaissait jusqu’à présent. Par sa hargne à vouloir imposer son pouvoir total sur le royaume de France, il éloigne de plus en plus la papauté des affaires du royaume.

Clément V, lui, aura tenté de résister au roi de France mais pliera devant la témérité de Philippe, ce qui lui vaudra d’être considéré par Jacques de Molay, d’après la légende, comme un traître.

En effet, la fin des templiers est le début d’une grande histoire qui rentre dans la légende et nous parvient encore jusqu’à aujourd’hui à travers le roman de Maurice Druon “Les Rois maudits”.

Car le très célèbre ouvrage, qui a notamment inspiré Georges Martin pour Game of Thrones, commence par l’exécution de Jacques de Molay, interpellant l’assemblée pendant que les flammes caressent son corps :

“Pape Clément !… Chevalier Guillaume !… Roi Philippe !… Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste jugement ! Maudits ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu’à la treizième génération de vos races ! “

Ironie de l’Histoire, le pape clément meurt la même année d’un cancer. Philippe, lui, décède peu de temps après dans un accident de chasse et ses trois fils meurent dans la foulée.

Coïncidence ? Pas vraiment ! Puisque je vous rappelle qu’on parle d’une légende et que ces paroles de Jacques de Molay ne sont pas attestés, elles lui ont été preté bien plus tard !

Et voilà c’est sur cette incroyable debunkage de malédiction médiévale que je clôture cet épisode. J’espère qu’il vous a plu, que vous avez appris quelques trucs, je vous invite à vous abonner et à activer la cloche pour ne pas louper les prochains épisodes et je vous dis à très bientôt sur Nota Bene ! Salut !

Pour aller plus loin

– Alain Demurger, La persécution des Templiers : Journal (1307-1314), Payot, 2015

– Malcom Barber, Le Procès des Templiers, Presses universitaires de Rennes,‎ 2002

– Julien Théry, “Une hérésie d’Etat, Philippe le Bel, le procès des perfides templiers et la pontification de la royauté française” : https://journals.openedition.org/medievales/6222

– Très bon podcast de Fréquence Medievale autour du procès des templiers avec Alain Demurger : http://www.frequencemedievale.fr/frequence-medievale-le-proces-des-templiers-avec-alain-demurger/

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