Hannon, l’explorateur carthaginois

Mes chers camarades, bien le bonjour ! (Le repiquer dans le premier épisode avec Pythéas)

Après avoir suivi le périple du marseillais Pythéas, je vous propose, pour ce nouvel épisode dédié aux explorateurs de l’antiquité et du Moyen-Âge, de partir pour une destination pas si lointaine de nous….

Origine de Carthage

Cette fois-ci, finies les terres de glace et les soleils de minuit, on va aller se réchauffer du côté de l’Afrique, avec un marin carthaginois… Hannon. Ah si ! Non, j’ai pas changé d’avis, mais il s’appelle… Hannon… j’ai pas dit “ah non”, j’ai dit Hannon. Bref, vous m’avez compris.

Parlons déjà un peu de Carthage, qui avant Rome dominait une bonne partie de la Méditerranée. Plus exactement jusqu’à ce que Rome leur ramasse la gueule à l’issue des trois guerres puniques qui réduiront Carthage à néant. En attendant, située près de l’actuelle Tunis, elle fut fondée par des Phéniciens venus de Tyr au IXème siècle avant notre ère, prétendument par la légendaire Didon, sœur du roi de Tyr Pygmalion.

Voulant s’implanter dans la région, elle aurait demandé au roi berbère local, Hiarbas, de lui donner des terres, et Hiarbas, se croyant malin, ne lui aurait accordé que la surface d’une peau de bœuf. On peut dire que Hiarbas est une peau de vache !

Mais Didon, maline, aurait découpé la peau en fins lambeaux qu’elle aurait disposé de façon à délimiter Carthage. Dis donc, futée, la Didon !

Représentation de la ville de Carthage et son célèbre port.
Représentation de la ville de Carthage et son célèbre port.

Carthage connaîtra un rapide essor, profitant de la chute des Phéniciens pour récupérer leurs comptoirs disséminés le long des côtes méditerranéennes, conquérant d’autres terres grâce à une armée efficace et bien équipée, et développant son commerce au-delà même des colonnes d’Hercule, sur les côtes de l’Atlantique. C’est ainsi qu’elle atteindra le sommet de sa puissance vers le IVème siècle avant notre ère.

Pour le voyage qui nous intéresse, il est difficile d’évaluer à quel moment précis il a eu lieu : le seul texte qui nous soit parvenu est lui-même une traduction en grec datant de la Byzance du IXème siècle d’une inscription phénicienne trouvée dans un temple de Carthage. Et dans ce texte, le seul repère temporel donné, c’est que cette histoire a lieu à l’apogée de la puissance de Carthage. Certains y voient donc ce fameux IVème siècle qu’on évoquait, mais d’autres plutôt une période entre le VIIème et le VIème siècle avant notre ère. Dans tous les cas, c’est donc à un moment où Carthage est en pleine bourre !

Une expédition hors-norme

La ville demande donc à Hannon, que certains pensent amiral, duc ou même roi de Carthage carrément, de prendre une soixantaine de navires et 30 000 personnes (5000 selon des chiffres plus réalistes) pour aller fonder de nouvelles colonies carthaginoises, justement au-delà des colonnes d’Hercule, le long de la côte africaine.

Et ça, afin de mieux y implanter son commerce : car cela fait longtemps que Carthage y échange ses marchandises contre des peaux exotiques, des cuirs, des défenses d’ivoire, et aussi un peu d’or.

Voilà donc Hannon parti. Avec sa soixantaine de navires, il franchit l’actuel détroit de Gibraltar et, fidèle à sa mission, installe des colonies le long de l’actuelle côte marocaine, créant d’abord Thumiatêrion au Nord, puis d’autres, au moins 5, vers le Sud.

Les historiens s’arrachent les cheveux depuis des siècles pour localiser ces colonies avec précision, mais les recherches archéologiques ne donnent pas toujours des résultats très clairs.

Le texte permet simplement de deviner qu’elles ne peuvent pas être au sud de l’oued Draâ, le grand fleuve marocain. Mais le voyage, lui, ne s’arrête pas là.

Après ces fondations, qui ne se font d’ailleurs pas de façon régulière du Nord vers le Sud, le convoi faisant des allers-retours, Hannon décide de mettre les voiles résolument plus au Sud avec un plus petit effectif pour explorer la région :  il commence donc par ce qu’il appelle l’île de Cerné, qui peut très bien être Mogador, en face d’Essaouira, où les Carthaginois avaient apparemment l’habitude de commercer avec les gens de la côte. Il remonte ensuite un fleuve, le Chrétès, arrive à un lac peuplé de trois îles et bordé d’une montagne, puis, insatiable, rentre dans un autre fleuve lui peuplé d’hippopotames et de crocodiles.

Douze jours encore il continue vers le Sud, où il longe des montagnes puis une grande plaine, et il arrive dans un grand golfe, qu’il appelle la Corne de l’Occident, où se trouve une île avec une grande lagune. Quatre jours à nouveau, et il arrive au pied d’un immense volcan, si grand qu’il le nomme Char des Dieux.

Trois jours encore, et le voilà dans un nouveau golfe qu’il appelle la Corne du Sud, où de nombreuses îles sont peuplées de sauvages velus.

C’est là que, manquant sans doute de vivres et d’eau potable, il décide enfin de remonter la côte, et après ces 35 à 40 jours de voyage, rejoint les terres carthaginoises.

A quoi colle la description ?

Alors je me doute bien que la description de ce périple ne vous parle pas forcément. Et pour tout vous dire, elle ne parle pas non plus de façon très claire aux historiens et aux archéologues.

Pourtant, certains veulent y voir les côtes de l’Afrique subsaharienne : le Chrétès serait la Saquia al Hamra ; le second fleuve, le Sénégal ; les montagnes de la côte, le Cap vert ; la corne de l’Occident, le Golfe de Guinée ; le Char des Dieux, le mont Cameroun ; la Corne du Sud, le sud du Golfe de Guinée, et les sauvages velus, des Pygmées.

Ainsi, Hannon serait allé jusque sur les côtes de l’actuel Gabon, à bord de ses navires antiques méditerranéens à rames et à petites voiles. Plutôt Impressionnant quand même non ?

Malheureusement, ça se discute. Des historiens comme Raymond Mauny se sont penchés sur la question, et estiment qu’en terme de navigation, ce voyage est impossible, ou presque. Déjà, les navires n’étaient pas adaptés, notamment au niveau des voiles, ce qui signifiait se reposer sur les rameurs, ce qui coûte beaucoup de vivres :

Et autant, descendre du Maroc vers le Sénégal est facile, les courants allant dans ce sens, autant remonter vers le Nord était quasiment impossible, ce que les marins de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance comprirent très bien – ils descendaient le long de la côte et remontaient par la haute mer et les Açores. Compte tenu aussi des difficultés d’approvisionnement, ce qui remet aussi en question le chiffre annoncé de 30 000 colons à caser sur 60 navires, quand même, ce voyage aussi loin au Sud semble donc douteux.

Mais dans ce cas, qu’est-ce qu’a décrit Hannon ? Est-il allé aussi loin au Sud ? Se serait-il arrêté à Mogador ou en tout cas au sud du Maroc ? Décrit-il les Canaries ou les Açores plutôt que la côte africaine ? Ces questions sont très épineuses à trancher, et malheureusement, on ne peut que s’interroger : les descriptions qu’il donne collent difficilement à la géographie, et pour cette raison beaucoup réfutent l’authenticité du récit. Mais d’autres répondent à ça en disant que son voyage étant à but commercial, il a très bien pu chercher à brouiller les pistes pour éviter que d’autres lui volent ses découvertes… Certains disent encore qu’il est peut être mort sur le retour, ne pouvant remonter les courants, d’autres à nouveau qu’il a réussi, que les courants étaient peut-être moins forts à l’époque, ou tout simplement que des rameurs aguerris pouvaient le faire. Car si lui ne l’a pas fait, Hérodote prétend que le pharaon Nékao II a bien envoyé, vers 600 avant notre ère, des navigateurs Phéniciens faire le tour du continent africain depuis la Mer Rouge jusqu’à la Méditerranée… Bref, un joli mystère doublé d’une belle aventure, qu’un jour peut-être l’archéologie éclaircira : en attendant, on peut rêver et se poser des questions.

Merci à tous d’avoir suivi cet épisode, merci à Fred de l’émission Herodot’com avec qui j’ai bossé dessus. Filez donc vous abonner à sa chaîne si c’est pas déjà fait ! En attendant le 3ème épisode qui sera dédié à un explorateur du Nord, retrouvez moi sur Instagram, Facebook et Twitter sous le pseudo “notabenemovies”. Abonnez-vous ! A très vite sur Nota Bene !

Pour aller plus loin

  • Les Grandes Découvertes, Jean Favier
  • Dictionnaire de l’Antiquité, université d’Oxford
  • https://en.wikipedia.org/wiki/Hanno_the_Navigator
  • https://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1955_num_57_1_3523
  • https://web.archive.org/web/20051026213757/http://www.ancientlibrary.com/smith-bio/1454.html
  • https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1994_num_138_2_15385
  • https://web.archive.org/web/20150319010921/http://www.livius.org/person/hanno-1-the-navigator/hanno-1-the-navigator-2/

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