The King et le « french bashing »

Mes chers camarades bien le bonjour !

Vous avez été nombreux à me demander mon opinion sur le nouveau film historique sorti sur Netflix : “The King”. Le truc, vous le voyez bien sur la chaîne, c’est que je sors beaucoup de vidéos en ce moment et c’est pas évident de caser un truc pas prévu comme ça une semaine avant. Mais bon, c’est limite si la boulangère, le facteur et la pizza du coin m’avaient pas harcelé non plus pour que je donne mon avis. Du coup, si je n’ai pas le temps de faire un joli épisode avec des belles illustrations et tout le tintouin, j’ai pu échanger avec un historien, Jean de Boisséson, que j’ai rencontré il y a peu et ensemble on a décidé de vous proposer cette petite analyse facecam, en toute simplicité. A part un beau gosse à l’image, ça sera donc surtout l’audio qui sera important ici ! Allez, c’est parti !

The King” a suscité de nombreuses réactions, y compris chez les historiens et les spécialistes de la bataille d’Azincourt. Et notamment, quelque chose qu’on entend souvent, c’est que dans “The King”, il y a du french-bashing. En particulier à cause d’un personnage, Louis de Guyenne, joué par Robert Pattinson. Il faut dire que ce personnage de prince de sang français est particulièrement insupportable, grossier et méprisant.

Mais bon… c’est qu’un seul personnage après tout. Et puis c’est une fiction, un divertissement.

Mais c’est aussi un film qui se prétend historique, et donc basé sur des faits réels, qui ont vraiment eu lieu. Par exemple, Christophe Gilliot, le directeur du centre “Azincourt 1415”, accuse ce film de ne pas respecter la mémoire des personnes qui sont vraiment mortes lors de cette bataille.

Alors ? Simple divertissement et les gens dramatisent, ou entreprise de propagande anti-française ? Est-ce que, oui ou non, “The King” est un film faisant du french bashing ?

Retour sur le contexte historique

Affiche du film
Affiche du film

Remettons les choses dans leur contexte historique. Le vrai. Et pour ça, je vais vous faire un rapide rappel sur la guerre de Cent Ans.

  • Au 14e siècle, c’est la crise économique :

Les royaumes voisins de France et d’Angleterre entrent dans une concurrence féroce pour contrôler le plus de terres possibles. Parce qu’au Moyen Âge, la terre, c’est l’agriculture, c’est la base de l’économie.

  • En plus, la situation diplomatique entre les deux royaumes est tendue :

La France est alliée à l’Écosse. C’est l’Auld Alliance, la plus vieille alliance de l’histoire (soit-disant). Les Anglais sont pris en tenaille entre la France au Sud et l’Écosse au Nord.

Et l’Angleterre possède la Guyenne au Sud-Ouest, et cherche à contrôler les Flandres au Nord-Est. Donc la France aussi, potentiellement, est prise en tenaille.

  • Enfin, il y a des crises et querelles dynastiques :

En 1328, quand Charles IV de France meurt sans enfant, le roi d’Angleterre Édouard III, son neveu, réclame sa couronne. En plus, comme il possède la Guyenne, Édouard III est considéré comme un vassal du roi de France, c’est un peu un “sous-roi”. C’est plutôt insultant !

En 1336, la Guerre de Cent Ans éclate. Elle est longue, sanglante, elle appauvrit les deux royaumes et aggrave la crise. Finalement des guerres civiles éclatent dans chacun des royaume.

En Angleterre par exemple, en 1399, les Lancastre renversent la dynastie des Plantagenêts. Mais Henri IV, le nouveau roi qui a conquis le trône par la force, en s’appuyant sur des nobles rebelles, traite mal ses barons, et abandonne même ses anciens alliés.

Résumé du film

Et voilà pour la partie historique ! Parce que c’est là que démarre le film “The King”.

“The King” parle du jeune Henri de Monmouth, le futur Henri V, que tout oppose à son père Henri IV, ce roi injuste, qui attiser la guerre civile, et maltraite ses alliés.

Le jeune Henri ne veut pas être roi, il préfère courir la gueuse et se pinter à la taverne, avec son vieil ami Falstaff. C’est un pacifiste sympathique, proche du peuple, humble, et assez naïf. Mais comme il est bien obligé de succéder à son père, il décide de devenir son opposé : ce sera un roi hyper pacifique, pacifiste même.

Et donc le problème d’Henri, et le problème du film, c’est la guerre. Parce que Henri découvre peu à peu que, quand on est roi, on fait la guerre : les deux sont liés. La guerre est amenée par les Français, qui ne cessent de se moquer d’Henri, qui tentent de retourner sa famille contre lui, et qui envoient même un assassin pour le tuer !

De mauvais cœur, Henri se rend à l’évidence : pour défendre la paix intérieure de son royaume, il est forcé de mener une guerre extérieure contre la menace française.

Représentation de la bataille d'Azincourt. On ne vous spoil rien en vous apprenant que ce fut une belle défaite française...
Représentation de la bataille d’Azincourt. On ne vous spoil rien en vous apprenant que ce fut une belle défaite française…

Alors il débarque en France, il assiège la ville d’Harfleur, et finit par tomber malencontreusement sur une armée française à Azincourt. Les Français sont supérieurs en nombre, ils ont l’avantage du terrain, ils sont forts et bien nourris. Qu’importe, n’écoutant que son courage et son génie militaire, Henri défait héroïquement les Français à Azincourt, et transforme en jambon l’insupportable Louis de Guyenne, son ennemi de toujours, celui qui a causé la guerre.

Grâce à cette victoire, il gagne la totale : le roi de France, désormais sans fils, lui donne son royaume, et sa fille, Catherine de Valois.

Je m’arrête là…pour le moment !

Et résumé comme ça…c’est vrai que ça a l’air pro anglais, en tout cas, le héros, c’est le roi anglais. Mais pourquoi accuser ce film de french bashing ? Ceux qui accusent les scénaristes du film, Joel Edgerton et David Michôd, de faire du french bashing, ont trois types d’arguments :

  • Les inexactitudes historiques
  • Les personnages, avec des gentils Anglais et de méchants Français
  • Et les choix de dramaturgie, la mise en scène du film.

Analysons ces trois arguments.

  • Niveau histoire… en effet, c’est assez raté.

Lorsque Henri V est couronné, en 1413, la guerre de Cent Ans dure depuis 1336, soit depuis 78 ans. Ça fait 8 décennies que les rois d’Angleterre réclament la couronne de France, qu’ils ont monté une propagande nationale pour soutenir ce projet. Ils se sont mis à parler Anglais (ce qui avant était une langue “de bouseux”, populaire : on parlait uniquement Français à la cour). Ils ont même ajoutés les armoiries de France, les fleurs de Lys, à leur blason, pour revendiquer cette conquête. Impossible, donc, que le jeune Henri ignore complètement le problème Français, ou ne voit pas l’intérêt de leur faire la guerre, comme il le fait dans le film !

  • Pour les personnages… là encore ça colle moyen.

Les auteurs ont voulu créer un jeune roi entièrement pacifiste. Sauf que Henri V, le vrai…c’était pas Joe l’rigolo ! A la bataille de Shrewsbury (celle qui n’a pas lieu au début du film, parce que deux chevaliers préfèrent organiser un match de boxe en se vautrant par terre), Henri s’est fait déchirer la joue par une flèche. Il en garde une énorme cicatrice. C’est un guerrier, un combattant formé à la guerre dès son plus jeune âge. Lorsqu’il débarque en France, il n’épargne ni les civils, ni les soldats : pillages et déprédations, mais aussi massacres, même de chevaliers, ce qui va contre toutes les lois de la guerre et de la chevalerie de l’époque…

Bref, Henri V n’est pas ce gentil jeune homme pacifique que nous montre le film.

D’ailleurs, dans un autre film, “Black Death” des soldats Anglais croient même que la peste noire est une punition divine, parce qu’ils ont traités atrocement les prisonniers d’Azincourt. Foncez le voir, un bon film médiéval sur la peste, avec Sean Bean. Et je vous rassure, Sean Bean meurt, comme d’habitude !

Le "terrible" Louis de Guyenne... mort à 18 ans et loin d'être fidèlement représenté dans le film.
Le « terrible » Louis de Guyenne… mort à 18 ans et loin d’être fidèlement représenté dans le film.

Idem pour le dauphin de France Louis de Guyenne, un personnage particulièrement insupportable, qui est pour beaucoup de gens le symbole du supposé french bashing du film. Louis était, selon les sources, un jeune homme particulièrement humble et pieux, qui n’était d’ailleurs pas à Azincourt. Dans le film, il est extrêmement grossier, il n’a pas reçu l’éducation due à son rang, étant avachi, frivole, décoiffé, suffisant, vantard, et il meurt d’une façon absolument ridicule.… Cela ne colle pas avec la réalité historique, et franchement, ce n’est même pas crédible.

Il y a donc une distance entre les faits et les personnes réelles, et ce qui a été écrit dans “The King”. Mais on peut aller plus loin, et essayer de comprendre ce décalage, et s’il y a french bashing, et si oui…pourquoi ? Et ça, c’est la façon dont le film a été écrit qui va nous le dire. Donc, petite parenthèse sur le french bashing ! Et qu’est-ce que le french bashing ? Et bien…ça dépend de qui le fait !

Retour sur le french bashing

Pour les Anglais, ça commence justement à la guerre de Cent Ans.

Plus tard, en 1595, William Shakespeare va écrire l’Henriad, un ensemble de 4 pièces de théâtre qui raconte cette guerre. Et comme il écrit naturellement un théâtre pro-anglais, ça se renforce. Or, les scénaristes de “The King” ont abondamment puisé dans Shakespeare.

Viens la colonisation : les deux empires Anglais et Français se livrent une concurrence féroce. Et un peu de ce french bashing est passée dans les anciennes colonies anglaises : l’Australie et les États-Unis par exemple.

Pour les États-Unis, le french bashing commence donc beaucoup plus tard. Au départ c’est assez mou. Mais ça explose en 2003, lors de la 3e guerre du golfe. Marqués par les attentats du 11 septembre 2001, les USA prennent très mal que Jacques Chirac, au nom de l’ONU, s’opposent à leur invasion de l’Irak. Et depuis… ils ne nous l’ont pas encore pardonné. Or la machine culturelle américaine, à travers le cinéma, les comics, l’internet, est dominante.

Donc, niveau dramaturgie et écriture :

Ne vous y trompez pas, malgré malgré l’influence de Shakespeare, “The King” est bien un film Australo-américain, et assez peu anglais ! Cela se voit dans l’écriture et la mise en scène du film : ça a vraiment été écrit par des gens dont le pays est entouré par l’Océan, et qui ont peu ou pas de voisins directs.

Dans le film, les Anglais et les Français sont présentés comme des peuples très distants, qui s’ignorent, quasi inconnus et très éloignés l’un de l’autre. Aucune ambassadeur français à la cour d’Angleterre, quasi aucun échange diplomatique, aucune négociation. Ce sont deux mondes à part. Les auteurs ne réalisent pas forcément à 100% que pour nous, l’Angleterre, ça a toujours été à côté. Par beau temps, depuis Calais, on peut voir la côte anglaise ! C’est juste là !

Et même si on est rivaux, les échanges n’ont jamais, ou très rarement été interrompus entre nos deux pays. En cas de menace sérieuse, on est capables de s’allier, les Guerres Mondiales l’ont prouvé. Au final, même si on ne parle pas la même langue, on est vraiment cousins, et c’était encore plus vrai lors de la Guerre de Cent Ans, où les rois de France et d’Angleterre appartenaient à la même famille.

Or là, durant 75 minutes de film, on entend parler des Français comme une menace, lointaine, invisible, permanente… Bon on croise bien un assassin (qui ment) et un bourgeois d’Harfleur (qui la ferme), mais… Les Français ne sont pas là. Lorsque Henri débarque en France, il n’y a rien. Pas de pêcheurs. Pas de paysans. Un village est désert, les volets clôts. Il bombarde une ville, lointaine, muette. Rien ne montre la population de cette ville. On n’entend pas leurs cris, leurs souffrances. On dirait que c’est pensé pour gommer les Français, les rendre presque irréels. Même lorsque leur prince est massacré, les gardes du corps français restent immobiles, sans réaction. Ce sont de véritables meubles.

Quand à l’écriture, je vais vous dire un truc…mais c’est le SPOIL, car je vais raconter la fin du film. ! Donc attention !

Donc durant tout le film, Henri V veut la paix, et les Français la guerre. Mais, gros renversement de situation : en réalité, c’étaient des anglais, de mauvais ministres, qui ont tout inventé, et manipulé le roi ! Pourquoi ? Parce que “The King” est un film de 2019, qui s’attache à critiquer le monde moderne.  Donc on découvre que la guerre n’a été déclenchée que par un propriétaire terrien qui y avait des intérêts économiques. Le méchant, c’est le marché, c’est le banquier, c’est le marchands d’armes, c’est le pouvoir, les institutions. Et pour citer Michôd, l’auteur du film (je vous mets le lien de l’article dans la description) :

“Notre version […] parle essentiellement d’un jeune homme dévoré par les institutions du pouvoir.”

Et maintenant, on comprends pourquoi les auteurs ont fait d’Henri un pacifiste : en réalité, la guerre n’est jamais voulue par les États : elle est voulu par une forme de … capitalisme ? D’avarice ? On ne sait pas vraiment. En fin de compte, ni les Anglais, ni les Français ne voulaient la guerre ! Donc toute la querelle dynastique est gommée, effacée de l’histoire, alors qu’elle prime en réalité sur les causes économiques de la guerre.

Conclusion : un sentiment de gêne

Donc, ouf ! C’est bon, c’est pas les Français les méchants ! Ça reste à voir…

Peut-être qu’on est même pas dignes d’être des méchants. Au final, les Français sont absents. Ils ne veulent rien. Ils sont trop idiots pour organiser un complot ou un assassinat (Catherine de Valois le dit dans le film). Ils sont trop faibles pour gagner une bataille, ni même un simple duel. Ils ne savent même pas négocier : en 2 minutes chrono le roi de France cède son royaume et sa descendance. Et puis, même si ce ne sont pas eux les vrais ennemis, il faut reconnaître que quand on les voit… ça donne pas trop envie ! Surtout Louis de Guyenne, probablement l’un des personnages historiques le plus tourné en ridicule.

On peut avoir un sentiment de gêne en voyant le film : les Français, en fait, sont justes absents et inutiles. Parce qu’en fin de compte, ils n’ont aucun impact sur le parcours d’Henri V, sur sa vision personnelle de ce que c’est, “être roi”. Ils ne sont qu’un instrument entre les mains d’un éleveur de mouton, une épée, et en plus une mauvaise épée. Là encore, la scène où les compagnons de Louis de Guyenne le regardent passivement se faire tuer… ça dit tout. Ils essayent de se rattraper à la fin avec Catherine de Valois, mais ça arrive beaucoup trop tard pour faire passer la pilule.

Donc, c’est moins un film anti-français, qu’un film sans français.

Et ça peut choquer, et donner ce sentiment de gêne, d’absurdité même. Ça ne colle pas du tout au contexte de l’époque, ni à la réalité géographique de nos deux pays. Au final, on a une bataille d’Azincourt… mais sans Guerre de Cent Ans ! On a une guerre anglo-française…mais sans les Français !

Autres œuvres

Je n’ai pas eu le temps de parler des détails techniques de la bataille, pour ça je vous mets en lien un article qui relève tous les petits ratés du film. Et qui nous montre qu’avec le film “The Outlaw King”, Netlfix nous avait décidément  habitué à un peu mieux !

Plutôt que de relever tous les films historiques avec des relents de french bashing, je préfère vous conseiller une très bonne série sur le même sujet : c’est “The Hollow Crown” qui est une autre adaptation de l’Henriad de Shakespeare, mais avec le texte intégral. C’est franchement bon, et utile pour comprendre comment Shakespeare voyait cette guerre. En plus, c’est Tom Hiddleston, donc bon, Loki en roi d’Angleterre, c’est plutôt cool !

J’espère que cet épisode vous a plu, on a essayé de bosser rapidement avec Jean pour rebondir sur cette actualité là qui en ce moment fait couler beaucoup d’encre. Effectivement il y a des raisons de s’énerver un peu mais ce n’est peut être pas forcément les bonnes.

En tout cas il faut mettre de l’eau dans son vin, ça reste une fiction, le but du jeu quand on va voir une fiction ce n’est pas de relever toutes les incohérences historiques.Je l’avais fais sur des films comme « Braveheart » mais c’est plus un prétexte pour découvrir le contexte historique plutôt que de descendre le film. Ici on peut regretter certains choix dans l’adaptation et dans le fait d’assumer le film et le contexte historique.Je pense que si ce n’était pas présenté comme un film historique, peut être qu’il y aurait eu moins de critiques là dessus. Hésitez pas vous aussi à donner vos avis dans les commentaires, c’est toujours intéressant de voir les points de vues de chacun.On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode de Nota Bene !

Pour aller plus loin

Œuvres et liens :

Filmographie :

  • Black Death (2010), de Chritopher Smith
  • The Outlaw King (2018), de Davide Mackenzie
  • The Hollow Crown (2012-2016), de Sam Mendes (prod.)

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