Les médias contre l’Histoire ?

Mes chers camarades, bien le bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose d’aborder une thématique complexe : celle de l’Histoire dans les médias. Complexe, parce qu’elle soulève tout un tas de question hyper intéressantes et parfois assez sensibles. On va tenter ensemble d’y voir un peu plus clair et je compte sur vous pour me laisser vos commentaires sous la vidéo après l’épisode…

Utilisation par le pouvoir

On sait que l’histoire a souvent été utilisée comme un instrument de propagande. L’histoire, ou plutôt, une vision biaisée du passé qui permet à des pouvoirs politiques de diffuser un discours politique. La période de la Seconde Guerre mondiale par exemple est pleine de ce type d’usages, que ce soit dans le camp de l’Axe ou, à moindre degré, chez les Alliés. Les nazis ont par exemple glorifié une Allemagne ancienne des Germains et des temps barbares. Et ça pour une bonne raison : ça leur servait afin de mieux critiquer la situation présente et les apports modernes, comme la démocratie parlementaire de la république de Weimar, instrument, selon eux, des juifs. Ils ont donc inventé un âge d’or ancien auquel ils proposaient de revenir en chassant ceux qu’ils estimaient être des étrangers et des sous-hommes. D’autres régimes autoritaires de l’époque font d’ailleurs pareil : les fascistes italiens rêvaient d’incarner les nouvelles légions romaines et de refonder l’Empire des Auguste avec ses conquêtes coloniales alors que la France de Vichy, elle, célébrait les Gaulois et Vercingétorix pour mieux chanter les louanges de racines rurales idéalisées. Du côté du bloc soviétique enfin, on effaçait de la mémoire récente, en grattant parfois littéralement des photos, des hommes qui avaient osé, par le passé critiquer, Staline.

La mise en avant de Vercingétorix et du "passé gaulois" sous le second empire, un bel exemple d'une certaine histoire au service du pouvoir.
La mise en avant de Vercingétorix et du « passé gaulois » sous le second empire, un bel exemple d’une certaine histoire au service du pouvoir.

Aujourd’hui, ce type de propagande pseudo-historique imposé par le haut, c’est à dire par le gouvernement, existe dans des États autoritaires où les médias sont tenus directement par le pouvoir. Le gouvernement russe a ainsi tenté de justifier son intervention en Ukraine en déformant l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Selon le Kremlin, les Russes auraient été les seuls à résister aux nazis avec lesquelles auraient de leur côté collaboré les Ukrainiens. Bien évidemment, ce discours est un travestissement grossier de la réalité, mais il permet surtout de présenter l’intervention de 2014 comme le prolongement de la guerre contre le régime hitlérien. Il s’inscrit aussi dans le mouvement des « régiments immortels » où des millions de Russes, dont Vladimir Poutine, défilent avec le portrait d’un de leur ancêtre mort au front durant la Seconde Guerre mondiale. Ces manifestations, largement relayées par la presse locale, qui obéit évidemment au gouvernement, ont surtout comme objectif de mobiliser la population derrière le pouvoir en gommant toutes les atrocités commises par le régime stalinien .

On pourrait se dire que le cas de la Russie est un cas isolé. On pourrait se le dire…si on vivait dans le monde des bisounours…mais c’est pas le cas !

Comme en Russie, des cas similaires de manipulation de l’histoire par des médias soumis à des régimes autoritaires sont légion dans le monde, de la Chine en passant par la Turquie, notamment, dans ce dernier cas, au sujet du arménien.

Reste à savoir, si, en France, c’est le cas ou pas. À bien y regarder et pour être tout à fait honnête, ce n’est pas totalement le cas, même si, nous le verrons, les hommes et les femmes politiques ne se privent pas de déformer l’histoire, au mépris de la recherche récente, pour appuyer leurs propos partisans. Dans le même genre, on dit souvent que les programmes scolaires sont modifiés pour coller à l’idéologie du gouvernement en place. On ne va pas se le cacher, c’est plutôt vrai. Mais, il ne faut pas oublier que ce programme reflète aussi l’actualité de la recherche scientifique, même s’il a parfois du mal et que, comme nous allons le voir, certains points sont source de débats intenses.

Par contre, s’il n’existe pas d’instrument de propagande centrale de l’histoire en France, c’est à dire qu’il n’y a pas un ministère de la propagande en gros quoi, il y a d’autres travers… Dans le monde médiatique, les télés, les radios, les journaux sont soumis à une concurrence extrême. Pour se distinguer les unes des autres, ces chaînes et ses publications poussent toujours le curseur plus loin et souvent, ça induit un effet pervers.

Les médias, et encore plus les réseaux sociaux, sont saturés d’informations. Alors, pour se faire entendre dans tout ce flux, notamment lorsqu’il est question de science ou d’histoire, il est courant que des gens, qu’ils agissent pour des raisons politiques ou soient en quête de notoriété, voire les deux, développent des thèses les plus farfelues qui soient. Le résultat est toujours garanti. Certains médias les reprennent par ignorance, ou parfois en connaissance de cause dans l’espoir de faire du buzz. Et celui-ci ne manque jamais d’arriver, notamment sur des périodes de l’histoire avec lesquelles une partie de la population française entretient un rapport passionnel, comme la colonisation ou la collaboration. Car, même si la théorie défendue est fausse, ridicule, et parfois abjecte, l’indignation qu’elle soulève génère du trafic sur internet et fait vendre du papier.

Et pour le coup, la réponse des historiens produits un contre débat qui provoque à son tour des clics, donc des revenus publicitaires. C’est tout gagnant pour le média.

Et ce n’est pas fini. Car celui qui est à l’origine de la polémique a une défense toute prête et bien rodée : généralement, il n’est pas historien de formation, ce qui lui permet de se positionner comme un rebelle face à une institution, l’université, qui tenterait de le faire taire. Cette posture, elle fonctionne la plupart du temps, que ce soit lorsque untel affirme que la guerre de Troie a eu lieu en Angleterre, que Jeanne d’Arc aurait été la fille cachée de Charles VI ou que le régime de Vichy n’aurait pas activement participé à la Shoah, alors que les recherches historiques effectuées depuis les années 1970 montrent l’inverse, preuves à l’appui.

Comment y répondre ?

Cette stratégie est d’autant plus vicieuse que les historiens sont, face à elle, devant un dilemme. Soit ils réagissent, prolongeant ainsi la polémique et la visibilité de celui qui l’a déclenchée, soit ils ne font rien, ce qui, parfois, est pire, car ils laissent des faussaires occuper le devant de la scène. En réalité, le travail de sélection devrait être fait en amont par les journalistes, ou par les YouTubeurs par exemple, parce que nous aussi nous sommes des médias et on peut subir les mêmes travers. Ces journalistes et ces YouTubeurs doivent comprendre que l’histoire n’est pas juste une affaire de goût, mais une science exigeant de sérieuses connaissances et un esprit critique, ce qui n’implique pas d’ailleurs nécessairement des diplômes universitaires.

En fait, pour s’y frotter, comme n’importe quelle science, il faut soit avoir un minimum de formation, soit bien solliciter l’avis de gens compétents. Rien n’interdit de se forger sa propre opinion par la suite, mais une opinion informée c’est quand même mieux qu’un tas de bullshit rapidement servi et consommé. Or, celle-ci exige du temps, un temps qui dans les médias est capital quand il faut réagir vite pour être le premier sur un scoop, même s’il est faux, car il fera vendre du papier ou générera du clic.

Cette situation, elle est d’autant plus problématique que la réponse des historiens ne peut ni être instantanée, ni simple. Comme dans toute science, il existe des zones d’ombres que les historiens et les archéologues ne peuvent pas éclairer, notamment sur des époques anciennes où il existe un manque de sources, comme pour le Moyen Âge. Par exemple, et j’ai moi même tenter de le faire, comment répondre à l’idée que les Gaulois auraient été nos ancêtres ? Propos si souvent entendus dans la bouche d’éditorialistes ou d’hommes politiques, puisque la question se heurte déjà à un problème de taille : comment définir les Gaulois ? La réponse, elle est loin d’être évidente, parce que cet ensemble de peuples ne nous a laissé aucune trace écrite, aucun texte, et n’ont été décrits que par des observateurs extérieurs pas toujours bien intentionnés, comme Jules César dans La Guerre des Gaules. Mais quand bien même quelqu’un prouverait qu’il descend bien d’un Gaulois dont les restes auraient été retrouvés lors d’une fouille, on ne doit pas perdre de vue que ces gens-là étaient bien différents de nous, qu’ils vivaient dans une société polythéiste, aristocratique, où l’esclavage était la règle. Du coup, impossible de comparer les Français actuels aux Gaulois ou la France à la Gaule qui n’était ni un État, ni une Nation. En réalité, dans la bouche d’un politicien ou d’un polémiste, l’expression « nos ancêtres les Gaulois », elle ne doit pas être comprise comme un propos d’historien, mais comme un slogan prononcé dans le cadre de notre société contemporaine. Pour certains, il permet d’exclure une partie de la population française à cause de ses origines réelles ou supposées et construisant un « nous » factice (les « Gaulois ») face à un « autre » (ceux qui ne seraient pas des « Gaulois »).

Vous le voyez bien, la question est complexe alors que la formulation est simple.

Les interviews rapides d’historiens données sur des chaînes d’information continue ne suffisent pas face à la puissance des relais médiatiques de personnalités publiques qui ne sont pas là pour expliquer, mais pour utiliser le passé à leurs propres fins. Pourtant, il arrive de plus en plus que les historiennes et les historiens descendent dans l’arène médiatique pour tenter d’expliquer les complexités du passé et de ses usages. Les polémiques, aussi dangereuses soient-elles, sont maintenant vues comme une opportunité pour diffuser le savoir produit par de longues années de recherche. Et la encore, la réponse ne s’est pas fait attendre.

Alors qu’il y a une dizaine d’années, on accusait les historiens d’être des spécialistes poussiéreux repliés dans leur tour d’ivoire parce qu’ils ne prenaient pas assez la parole publiquement, voilà maintenant que certains de leurs contradicteurs, à longueur d’interviews et de tribunes, n’hésitent pas à les dépeindre comme des gens seulement motivés par leur idéologie.

Et là, on comprend vite ce qu’implique ce discours. Si tout le monde est parti pris sur l’histoire, donc, tout le monde est légitime pour en parler, donc, tout le monde peut être invité pour en parler dans les médias.

Cette théorie, elle fonctionne parfaitement dans un monde médiatique où le talk-show est devenu la règle, où il est courant de mettre sur un même plan plusieurs points de vue, quand bien même l’un d’entre eux serait faux. Il s’agit surtout d’assurer le spectacle, la controverse qui amusera et fascinera plutôt qu’un discours pédagogique. On a d’ailleurs un problème similaire qui se pose avec la science sur le climat ou, encore aujourd’hui, alors qu’il existe un consensus certain au sein de la communauté scientifique, il est courant d’inviter sur les plateaux des figures climatosceptiques.

C’est quand même ballot non ?

Les discours politiques jamais bien loin

Les hommes et les femmes politiques sont souvent responsables de grands emballements médiatiques sur l’histoire. Mais pourquoi ? C’est que, pour eux, la plupart du temps, les événements et les sociétés anciennes ne sont pas des phénomènes complexes qui méritent de se mettre à distance pour les analyser. C’est un moyen de mobiliser un électorat et des partisans contre les adversaires. Ainsi, la célébration d’un âge d’or ancien, avant la révolution ou avant les années 1960, au choix, permet à certains, d’affirmer qu’il y aurait aujourd’hui, par contraste, un déclin de la France dont il ou elle serait le remède. De même, les leaders de chaque camp célèbrent des grands personnages dont ils affirment être les héritiers : untel ira se référer à De Gaulle, un autre à Jaurès, un troisième se livrera à des envolées enflammées sur Robespierre, une dernière se comparera à Jeanne d’Arc.

En France cet usage politique de l’histoire, sans aller jusqu’à la propagande, se remarque particulièrement pendant les commémorations, couvertes par les médias, en direct sur les chaînes infos et les réseaux sociaux. Mais il y a relativement peu de polémiques et de tentatives de récupération politique sur des événements précis, comme des batailles par exemple.

L'occasion de rappeler que sur le traitement historique de la bataille de Poitiers, il existe cet excellent livre de Blanc et Naudin !
L’occasion de rappeler que sur le traitement historique de la bataille de Poitiers, il existe cet excellent livre de Blanc et Naudin !

Alors oui, on a quand même la figure de Charles Martel et de la bataille de Poitiers de 732 qui sont depuis quelques années récupérées par une partie de l’extrême droite, dans le contexte de la montée de l’islamophobie et de l’influence croissante de la théorie du « choc des civilisations ».

Mais la commémoration reste finalement assez confidentielle et cantonnée à la frange radicale et identitaire de l’extrême droite, les références à cet événement se retrouvant surtout sur les réseaux sociaux, dans la fameuse « fachosphère ».

Mais si on fouille un peu, on peut tout de même trouver des contre-exemples. Notamment en 2005 : une polémique médiatique a lieu au sujet de la timide commémoration du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz, sous la présidence de feu Jacques Chirac. Et cette polémique, elle est un peu précurseur de ce qui va de plus en plus se passer dans les années à venir. En gros, le gouvernement de l’époque a été fortement critiqué par une partie de la droite, car ni le chef de l’État, ni le Premier ministre Dominique de Villepin, qui pourtant est un admirateur assumé de l’Empereur Napoléon, n’étaient présents à la cérémonie officielle place Vendôme. Les critiques venaient également d’historiens reconnus comme Emmanuel Le Roy Ladurie, qui a publié une tribune dans Le Figaro : « Napoléon boycotté, l’Histoire amputée »

Il y prétend que le gouvernement a cédé « à la pression venue d’outremer ». Et là, il fait référence aux propos de l’historien Claude Ribbe. Claude Ribbe, c’est l’auteur d’un essai comparant Napoléon à Hitler, à cause du rétablissement de l’esclavage en 1802 et, selon lui, de l’extermination de populations entières sur des critères raciaux. Ici, Emmanuel Le Roy Ladurie utilise un des moyens les plus communément utilisé pour alimenter les débats médiatiques autour de l’Histoire : La tribune dans un journal, même si les threads sur Twitter prennent une part de plus en plus importante aujourd’hui.

Si les commémorations sont le plus souvent l’occasion pour le pouvoir politique de glorifier le passé de la France, et ceux qui sont morts pour la patrie, elles ne déclenchent pas systématiquement la polémique. On ne peut pas dire, par exemple, que le centenaire de la Première Guerre mondiale, largement retransmis dans les médias, ait provoqué de vifs débats, et des historiens étaient invités sur les plateaux télévisés pour les commenter. On a par exemple Nicolas Offenstadt qui a pu diffuser une analyse décalée par rapport au discours officiel, profitant de son temps d’antenne pour faire de la pédagogie et amener les spectateurs à réfléchir sur les comparaisons entre le passé et le présent. Mais il y a aussi une raison à ça : le sujet n’est plus considéré comme « chaud », il est devenu plus consensuel et déclenche moins de polémiques et de buzz. Coucou la guerre d’Algérie, coucou l’Indochine, coucou…on va pas y passer trois heures, vous avez compris.

Les lois mémorielles

Cependant il existe des commémorations qui enflamment les esprits chaque année, même si l’ampleur des polémiques varie. C’est le cas, par exemple, de la commémoration de l’abolition de la traite des noirs et de l’esclavage, le 10 mai. La plupart du temps deux camps s’affrontent, souvent réunis sur des plateaux télé pour provoquer le clash et le buzz : d’un côté ceux qui assimilent ces cérémonies à une politique de repentance, et de l’autre des associations qui militent pour la réparation de ces crimes.

Et dans ce cas là, même la date fait débat.

Le 10 mai a été choisi par le Président Jacques Chirac car il correspond au vote de la loi Taubira, reconnaissant comme crimes contre l’humanité la traite et l’esclavage, le 10 mai 2001. Tandis que dans les territoires d’outre-mer, l’abolition est célébrée à des moments différents selon l’arrivée et l’application du décret du 27 avril 1848 qui met fin à l’esclavage.

Si je vous parle de cette loi en particulier, c’est qu’elle est assez symptomatique des débats sur les usages publics de l’histoire et des polémiques médiatiques qui vont avec. Composée de cinq articles, elle a été proposée par la députée de Guyane, Christiane Taubira et elle ne déclenche la controverse que plusieurs années après son vote, de façon indirecte.

Je vais essayer d’être clair et synthétique pour vous expliquer ça !

L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau publie un essai en 2004, Les traites négrières, chez Gallimard, salué par des historiens comme Pierre Nora, mais critiqué par des spécialistes de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, notamment sur les chiffres qu’il donne sur la traite intra-africaine. Mais plus que le bouquin, c’est une interview qui met le feu aux poudres. Le 12 juin 2005, dans Le Journal du Dimanche, Pétré-Grenouilleau critique la loi Taubira, mais en faisant une confusion entre crime contre l’humanité et génocide, tout en mettant sur le même plan les déclarations antisémites d’un Dieudonné, et le but de la loi. Et la, je cite Pétré-Grenouilleau pour être plus clair :

« Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd’hui en France. Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides ».

La polémique enfle très vite dans les médias traditionnels, alors que les réseaux sociaux, eux, n’en sont qu’à leurs début. Je vous rappelle que nous sommes en 2005, Facebook n’a qu’un an, Twitter ne naît qu’en 2006. L’historien est critiqué par des associations antillaises, et on retrouve en première ligne Claude Ribbe. Des plaintes sont déposées, puis retirées en 2006.

Cette affaire, pour le grand public elle ne signifie peut être pas grand chose et pourtant elle a des conséquences importantes sur les usages publics de l’histoire. Mais Pourquoi ?

Parce que la polémique éclate peu après celle sur l’article 4 de la loi de février 2005 souhaitant intégrer aux programmes scolaires « le rôle positif de la colonisation ». Ses auteurs, des députés proches de la droite radicale, comme Christian Vanneste, veulent en fait « répondre » à la loi Taubira. Deux camps se forment alors chez les historiens. D’un côté, autour de Pierre Nora, l’association Liberté pour l’histoire ; de l’autre, autour de Gérard Noiriel, le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH). Les premiers sont critiques sur la loi Taubira en particulier, notamment sur ses confusions historiques: la période, les acteurs de la traite, etc. Les seconds s’attaquent surtout à l’article 4 de la loi de février 2005, vantant les fameux mérites de la colonisation, qui sera abrogée, c’est à dire annulée.

Mais plus que cette question précise, cet événement met en lumière leurs divergences concernant le rôle de l’historien dans l’espace public. Si “Liberté pour l’histoire” prétend refuser tout rôle politique, le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire, lui, milite pour une participation active des historiennes et des historiens au débat démocratique, et donc pour une présence médiatique sans pour autant prétendre « être les garants de la mémoire collective». Et ça s’est vite traduit de façon assez concrète car se sont des membres du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire, comme Laurence de Cock ou Nicolas Offenstadt, qui se sont mis peu à peu à utiliser les réseaux sociaux, notamment Twitter.

L’enseignement de l’Histoire

Tous ces débats, on les retrouve quand on aborde l’enseignement de l’histoire, tout simplement parce que c’est un enjeu politique depuis très longtemps. C’est sous la IIIe République que le roman national a pu être diffusé par le biais de l’école par exemple. Aujourd’hui, les médias ont pris la main, relayant un certain discours politique, favorisant certains points de vue, et les polémiques se succèdent presque chaque année, notamment lors des réformes des programmes scolaires.

La première grande polémique a éclaté dans les pages du Figaro Magazine, en 1979, qui titrait « On n’enseigne plus l’histoire de France à nos enfants », avec le soutien d’Alain Decaux. La deuxième vague arrive dans les années 2010, à la suite des débats déjà évoqués sur les usages publics de l’histoire. En 2012, Le Figaro Magazine, encore lui, titre « Qui veut casser l’histoire de France ? », ce qui provoque la réaction du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire sur leur site internet, avec une tribune intitulée « Vague brune sur l’histoire de France ».

En 2016, ça recommence, à l’occasion d’une énième réforme des programmes.

À chaque fois, les motifs de la polémique sont les mêmes chez ceux qui pointent du doigt les programmes : on n’apprend plus la chronologie, on veut faire de la repentance, les « grands hommes » ont disparu, etc. Et pourtant, il est assez facilement vérifiable que ces arguments sont faux, et les journalistes ne sont qu’à quelques clics de s’en rendre compte s’ils prennent le temps de chercher et de recouper les sources. Mais ils relaient surtout sans contradiction les propos de polémistes. Ces polémistes, ils s’appuient d’ailleurs une lecture biaisée des manuels, et non pas des programmes scolaire. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Et en plus de ça, ces mêmes polémistes ne connaissent rien à la réalité du terrain, presque aucun n’étant enseignant, ni même d’ailleurs historien. La réponse des enseignants et des historiens se fait alors dans des tribunes, ou sur les réseaux sociaux, les invitations sur des chaînes de télé à forte audience étant rares, et la parole peu équitablement distribuée. En plus de ça, comme évoqué plus haut, il faut du temps pour expliquer la démarche d’un enseignant face à un programme, et les médias, on l’a vu, manquent de temps.

Cette inégalité de traitement entre les polémistes d’un côté et les historiens et prof de l’autre, elle a des conséquences sur l’usage des médias, en particulier des réseaux sociaux. Sur Twitter, et à un degré moindre Facebook, ainsi que sur des blogs ou des sites web, ou quelques émissions télévisées « de niche », des internautes, historiens ou pas, proposent des contre-discours à celui des dominants et du pouvoir, déroulé dans les médias mainstream, particulièrement sur les chaînes infos. Alors parfois ça donne des choses très solides, tant que les intervenants ne sortent pas de leur domaine de spécialité, ce qui est compliqué quand le système pousse à réagir à chaque polémique et récupération politique.

Mais ça donne également des résultats au moins aussi inquiétants que le discours réactionnaire critiqué. Au sujet de l’enseignement de l’histoire, par exemple, on peut lire et entendre que « la traite et l’esclavage ne sont pas enseignés aux élèves », discours inverse mais tout aussi faux que celui qui prétend que ce thème remplace les Lumières dans les programmes. On peut aussi regarder une vidéo plus ou moins humoristique qui affirme que les philosophes des Lumières étaient racistes, avec une citation de Montesquieu, totalement hors contexte et interprétée sans tenir compte de l’ironie de son auteur, qui justifiera de le qualifier de « négrophobe ».

Et les exemples comme ça, il y en a plein.

Les réseaux sociaux, YouTube, et plus largement internet, deviennent ainsi le terrain d’une sorte de contre-discours historien à celui diffusé dans les grands médias, vus comme de la propagande, le problème étant que ce n’est pas toujours pour le meilleur.

Des solutions « alternatives » pas toujours meilleures

Et oui, en face de cette prétendue propagande, beaucoup d’internautes vont chercher une contre-propagande et pas un discours scientifique. Finalement, on ne cherche plus à faire de l’Histoire. Dans les deux cas, c’est une utilisation politique, partisane et biaisée, voire pire, de l’histoire. Dans la lignée des théories complotistes, le révisionnisme en histoire est à la mode, et il devient de plus en plus difficile de trouver un discours scientifique ou de vulgarisation qui, s’il n’est jamais totalement objectif, soit honnête et ne torde pas l’histoire à des fins idéologiques.

Et quand je parle de ça, il ne s’agit pas de mettre ma chaîne en avant en prétendant que moi je ne fais pas ces erreurs bien évidemment, car je suis également faillible, mais j’essaye au maximum de limiter la casse en faisant appel à des historiens et en me déconnectant parfois de préjugés que je peux moi aussi avoir et qui appellerait mes vidéos à d’autres conclusions. Ça fait parfois mal de l’admettre, c’est aussi pas très agréable quand on se prend des vagues de commentaires persuadés d’avoir “LA” vérité, mais c’est aussi le jeu.

Ces discours sur les usages publics de l’histoire finissent en tout cas par influer sur les politiques français. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir faire de l’histoire un simple outil célébrant la grandeur de la nation, un récit scandé par des grands hommes et des événements glorieux. Le gouvernement actuel veut ainsi que l’enseignement de l’histoire conduise les élèves « à aimer la France ». Un récit national qui, évidemment n’a pas besoin des historiens et de leurs analyses, mais de plutôt de mythographes qui inventent un passé idéalisé sur lequel pourront fantasmer les masses populaires rendues peureuses par un présent angoissant.

Mais on peut tout de même nuancer mes propos. Aujourd’hui il y a des tentatives de célébration sans grande distance et sans analyse de notre patrimoine, mais en France, ce processus il n’a pas encore vraiment abouti.

Et oui, transformer l’histoire en outil de propagande ne fonctionne qu’à deux conditions : tout d’abord, il faut des médias aux ordres, ou du moins, qui noieraient toute parole contradictoire ou critique dans un flux continu d’informations, comme en Russie actuelle. Et puis Il faut que le pouvoir politique en place empêche l’existence d’une profession d’historien indépendant, d’un service public de l’histoire, de l’archéologie et du patrimoine qui fatalement tempéreraient les volontés de mainmise sur le passé, tant au niveau de l’école que dans les médias.

Certains états y arrivent très bien aujourd’hui malheureusement. En réduisant par exemple peu à peu les crédits alloués à la recherche historique, abandonnant parfois d’énormes programmes qui aideraient à faire, avec distance, la lumière sur le passé. Cette tendance, elle est visible partout, même dans des États réputés démocratiques, sous le coup des politiques libérales de réduction des services publics. Il y a aussi une autre méthode, souvent complémentaire, qui permet de faire taire les historiens : légiférer pour empêcher des recherches sur des sujets brûlants, notamment lorsque les faits pourraient contredire la vision des gouvernants. En avril 2014, le pouvoir russe impose ainsi une loi interdisant toute critique du régime soviétique, que ce soit dans les médias ou sur les réseaux sociaux.

Récemment, en Pologne, le gouvernement ultraconservateur a fait voter une loi menaçant de poursuite tous les historiens ou les journalistes qui affirmeraient que des Polonais auraient activement participé à la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que bien sûr, des polonais ont activement participé à la shoah pendant la seconde guerre mondiale, c’est avéré.

Sauf que cette vision, elle entre en contradiction avec l’image d’un pays glorieux et héroïque que cherche à donner le pouvoir en place. Le vote de cette législation a eu comme effet immédiat de désigner dans les médias, y compris les chaînes télévisées publiques contrôlées par l’État, les historiens comme des « traîtres », et des agents de l’étranger, accusation souvent teintée d’antisémitisme, parce que leurs travaux nuiraient à la réputation de la Pologne. En février 2019, mobilisés par une série d’articles dans la presse d’extrême droite et d’émissions sur la télévision publique polonaise, des militants ultraconservateurs ont d’ailleurs perturbé un colloque qui se tenait à Paris sur le thème de la Shoah en Pologne.

On pourrait penser que c’est inquiétant et en vrai, on le devrait. Parce que  l’exemple polonais montre bien qu’il existe un lien fort entre liberté de la presse et liberté des historiens. Le recul de l’une entraîne forcément le reflux de l’autre. L’histoire scientifique, rationnelle, elle n’existe alors plus et elle fait place à une vision propagandiste et identitaire du passé sur laquelle s’est construite, et se construit encore aujourd’hui, nombre de régimes autoritaires. La conclusion de cet épisode ? Si en France nous n’avons pas encore d’appareil d’état de la propagande, il y a des abus et il faut rester vigilant, c’est indispensable.

Merci à tous pour avoir suivi cet épisode de fond sur les usages publics de l’Histoire et l’Histoire dans les médias. Un sujet très complexe pour lequel j’ai été aidé par deux historiens spécialisés sur la question, William Blanc et Christophe Naudin. Je les remercie d’avoir accepté de travailler avec moi pour vous proposer une analyse poussée de la situation même si évidemment, il y a bien plus à dire. Vous pouvez d’ailleurs retrouver certains de leurs ouvrages sur le sujet ainsi que ceux d’autres collègues historiens et historiennes, en description.

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