Chevalier, des joutes en rock

Mes chers camarades, bien le bonjour

Si je vous dis chevalerie, lances, armures, tournois, Queen (le groupe, pas la reine), chevalier noir et happy end, bon nombre d’entre vous ont surement des images en tête. Et bien ces images, pour moi, ce sont celles du film ‘Chevalier’, sorti en fin 2001 dans les salles obscures. Oui, je suis vieux… comme l’atteste ma vénérable barbe que j’ai pas taillé depuis quelques temps maintenant… Bref !

Le pitch

Le film raconte une histoire simple, celle d’un jeune homme idéaliste qui, à force de travail et de pas mal de chance, deviendra ce qu’il rêve d’être, un chevalier. La tête d’affiche, c’est Heath Ledger, qui a bien sûr incarné le Joker dans un film Batman, mais qui a aussi joué dans The Patriot, un film sur la guerre d’indépendance américaine qui est… on en reparlera une autre fois.

Comme souvent pour les localisations, le titre français s’assoit, avec plaisir, sur l’intention du scénariste et transforme le choix original, « A knight tale » ou « une histoire de chevalier », en un sobre, trop sobre,  « Chevalier ». C’est un peu comme si « Lord of the Ring » s’était appelé en français « l’Anneau ». Dans un sens, ça collait, mais on perdait quand même pas mal de sens. M’enfin, on a quand même échappé à des joyeusetés comme « Chevalier Academy » ou encore « Very bad knight », dont on va pas se plaindre !

Une chouette bande de compères !
Une chouette bande de compères !

Dans “Chevalier”, Heath Ledger incarne donc ce jeune idéaliste, William Thatcher, un londonien de basse extraction, fils de couvreur (c’est à dire un artisan qui construit et répare la toiture des bâtiments), devenu par le hasard du sort écuyer d’un chevalier errant. Suite à un malheureux concours de circonstances, à savoir la mort misérable de son protecteur au cours d’une compétition de joute, William va tenter sa chance. Il va prendre la place de son maître et commencer à participer à ces compétitions martiales dans toute l’Europe du XIVe siècle, pour acquérir gloire et fortune aux côtés de ses deux compagnons Roland et Wat. Le groupe va peu à peu s’élargir au fur et à mesure de leur voyage, pour former une petite bande soudée. Fun fact, Roland est joué par Mark Addy, qui incarnera, bien des années plus tard, Robert Baratheon dans la série Game of Thrones.

Avant toute autre chose, il faut signaler que le film, bien que traitant d’une histoire médiévale, aborde sa narration de manière totalement décalée par rapport aux films habituels qui traitent du Moyen Âge.

On le voit notamment à travers le choix d’une bande son assez moderne, à base de Queen et D. Bowie qui apporte un ton très léger et soutient une mise en scène très dynamique pour raconter son histoire. En gros, le film est vraiment efficace, il va vite, les scènes de joutes sont hyper impressionnantes et les personnages sont tous bien traités, hormis quelques faiblesses. Mais malgré cet aspect très pop culture, “Chevalier” parle avant tout de Moyen Âge. D’un Moyen Âge simple mais pourtant sur un ton plus subtil qu’on ne peut le penser. Et évidement, ça, ça m’intéresse beaucoup parce que j’aime bien bien péter les clichés, y compris sur les films que j’aime bien.

Surtout s’il s’agit de parler de Moyen Âge et des outils utilisés pour le raconter.

Qui est qui ?

Je vous ai fais le pitch du film maintenant parlons un peu de contexte historique et des personnages. Est ce qu’il y a des vrais personnages dans “Chevalier” ou est ce que tout est bidon par exemple ? Et bah on va le voir ensemble !

Naïf ? C'est pas un légume ?
Naïf ?
C’est pas un légume ?

Si on se penche un peu sur William, j’ai le regret de vous annoncer que c’est un pur personnage de fiction. Mais, et le “mais” est important, il répond en fait à ce qu’on appelle un archétype de roman de chevalerie, à savoir le chevalier surdoué, mais un poil naïf. Si on veut trouver un bon parallèle dans la littérature médiévale, c’est le personnage de Perceval, qui est ce qu’on peut appeler le gros niais du roman de chevalerie. Perceval, dans le Conte du Graal, écrit par Chrétien de Troyes à la fin du XIIe siècle, il ne comprend… rien à rien. Il est visiblement né pour être chevalier, mais il est tellement naïf qu’il foire ses quêtes, y compris celle du Graal qui est pourtant à portée de main. Un exemple qui illustre très bien le personnage dans cette littérature médiévale, c’est celui qui vient juste après son arrivée à la cour du roi Arthur.

Dans des conditions assez abracadabrantesque, (oui, j’avais envie de dire ce mot), Perceval finit par arriver chez un vieux chevalier, Gornemand, afin d’acquérir le savoir chevaleresque qui lui manque, soit… à peu près tout. Au cours d’une discussion, ce dernier lui demande “Dis donc, comment fais-tu pour affronter tes adversaires”. Perceval, tout content, lui explique qu’en règle générale, il se contente de lancer une javeline, c’est à dire une petite lance, sur sa cible, puis de lui sauter dessus et de la bourrer de coups de poings jusqu’à ce qu’elle meure, ou demande grâce. Une méthode subtile…

Inutile de vous dire que Gornemand est un peu surpris, parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une manière très civilisée d’aborder la situation, et il lui répond “non, non, mon ami, surtout pas, vous devrez faire usage de l’escrime et de votre épée”. Sous-entendu “il va falloir t’éduquer, mon bonhomme”. Et c’est exactement ce que raconte le film, l’éducation d’un chevalier, naïf, qui va devenir le plus grand de tous, malgré le fait qu’à la base, ça soit un bouseux.

Revenons donc à William. Comme Perceval, il va apprendre tout au long de l’histoire les codes et règles qui régissent la chevalerie, depuis les arts martiaux jusqu’à la séduction d’une dame et la victoire sur un chevalier noir.

Mais, curieusement, son personnage reste relié par la narration à une figure historique bien moins anecdotique qu’il n’y paraît.

En effet, au début du film, William n’est pas noble. Pour avoir le droit de jouter et d’affronter d’autres aristocrates, il doit trouver une ruse. Et cette ruse, c’est une fausse identité. Il se fait donc connaître comme un certain Ulrich von Liechtenstein, qui serait originaire d’un pays nommé Guelderland. En tant que spectateur du XXIe siècle, vous vous dites surement « le gars, il invente un nom à la con, tout le monde va le griller, ils sont pas aussi naïfs que lui en face ». Et bien non ! En fait vous êtes plutôt  loin de la vérité…

Le "vrai" Ulrich von Liechtenstein représenté dans un manuscrit.
Le « vrai » Ulrich von Liechtenstein représenté dans un manuscrit.

D’abord, parce que le Guelderland, et bien il existe. Je dirai même plus, à l’instar de Dupond  et Dupont, il s’agit précisément d’une province des Pays Bas qui existe encore aujourd’hui. Et je dirais même plus, comme je sais pas qui,  que Ulrich von Liechtenstein, c’est pas du flan non plus, il a bel et bien existé. Plus exactement, c’est un personnage du XIIIe siècle européen. Par contre, rien à voir avec les Pays Bas. Le vrai Ulrich est né en Autriche, plus de 100 ans avant l’histoire du film. Sénéchal puis maréchal du duc d’Autriche, c’est l’un des plus grands poètes allemands du XIIIe siècle et il est notamment passionné de littérature chevaleresque. Il écrit ainsi durant son existence plus d’une soixantaine d’œuvres liées à l’amour courtois. Ses poèmes sont d’ailleurs conservés dans le plus connu des recueils de poésie lyrique allemande, le Codex Manesse.

La thématique de l’amour courtois est d’ailleurs un autre élément de l’apprentissage chevaleresque de William. Quand il rencontre et tombe sous le charme d’une dame de haut rang lors d’un tournoi, il fait preuve de la même maladresse et naïveté que dans sa technique de joute. Il n’est pas grossier, mais malhabile, et doit, tout comme dans son activité martiale, apprendre à bien se comporter. C’est cette dame, Jocelyn, qui va lui enseigner une autre façon de parler, de se comporter vis à vis des femmes. Tout comme William apprend à dominer son corps et à raffiner sa technique de joute tout au long du film, il apprend à dominer sa naïveté amoureuse et à se civiliser, d’une certaine manière.

On a donc un jeune idéaliste qui se fait passer pour un homonyme d’un grand poète chevalier passionné d’amour courtois, qui trouve peu à peu dans la maîtrise de ces disciplines aristocratiques un sens à sa vie. On peut y voir un simple hasard, ou une déclaration d’intention du scénariste assez subtile. Et c’est plutôt ce que je crois…

Mais passons aux compagnons de William. Au sein du groupe, il y a un autre nom qui fait écho à un personnage célèbre, lui aussi lié à la littérature.

Geoffrey Chaucer
Geoffrey Chaucer

Pendant le début de son voyage, le petit groupe rencontre un vagabond, totalement nu, ruiné par une tendance aux jeux de hasard. Il se présente sous le nom de Geoffrey Chaucer. Et Geoffrey Chaucer est un véritable auteur médiéval.

Écrivant au XIVe siècle, considéré comme le plus grand poète de la littérature anglaise médiévale, Chaucer vit donc à la même époque que celle du film, ou en tout cas de celle à laquelle on pense qu’il se passe !. Son œuvre la plus connue s’appelle les Contes de Canterbury. Et pour vous la résumer, c’est un roman, l’un des premiers en langue anglaise, qui raconte le voyage de 29 pèlerins qui voyagent de Londres jusqu’à la tombe de Thomas Becket à… Canterbury. Pendant leur voyage, chaque pèlerin raconte à ses camarades quatre histoires, deux à l’aller et deux au retour, afin de gagner à la fin du voyage, un repas gratuit et une nuit à l’auberge.

ça nous donne donc une série de 24 histoires, très variées, chacune cherchant à adopter un mode de narration typique des cultures européennes.

Pour l’anecdote, deux personnages du film, les usuriers qui ont pris tout ce que Geoffrey possédait y compris ses vêtements, sont directement inspirés de personnages des Contes de Canterbury, à savoir le conte de l’huissier d’église et celui du vendeur d’indulgence.

Et oui, le film cite et utilise avec intelligence un roman du XIVe siècle. C’est plutôt classe.

Nous avons donc

  • Un archétype : le roman de chevalier
  • Un auteur de romans chevaleresques : Ulrich von Liechtenstein
  • Le plus grand romancier anglais médiéval et auteur de Contes : Geoffrey Chaucer

A croire que le scénariste avait une “petite” idée derrière la tête.

Chevalier du côté obscur… ou presque !

Bien que le film soit une fiction, plusieurs personnages sont donc des alter ego de personnages réels ou de la littérature médiévale. Et il y a un archétype auquel on échappe pas dans ce genre d’histoires, c’est le chevalier noir. Ça tombe bien, le film est plutôt généreux de ce côté là car il nous offre carrément… deux chevaliers noirs pour le prix d’un !

Le premier, c’est littéralement… le Prince Noir, dont William gagnera le respect et l’amitié. Ce Prince Noir, c’est en fait Édouard de Woodstock, le fils du Roi d’Angleterre, une figure marquante du début de la guerre de 100 ans, qui aura été un leader des succès anglais dans l’ouest de la France au XIVe siècle.

L’autre chevalier noir, c’est le méchant du film. Enfin méchant…façon de parler parce que son personnage est relativement complexe.

41 - c87a9733e42319c2f93c365c6287dd50Cet autre chevalier noir, c’est donc Adhémar d’Anjou. Ici, à l’inverse des personnages précédents, il est totalement inventé. En effet, à l’époque où le film se situe, grosso modo celle de la bataille de Poitiers, soit 1356. Oui, y’a eu deux batailles de Poitiers, là on parle pas de celle de Charles Martel hein. En 1356 donc, le vrai comte d’Anjou s’appelle Louis. C’est le second fils du Roi de France Jean le bon, qui sera d’ailleurs fait prisonnier lors de la bataille. Du coup c’est assez difficile d’imaginer le comte d’Anjou, le fils du roi, qui accepte de se rendre à un tournoi en Angleterre à la fin de l’histoire du film, alors que son père est emprisonné à Bordeaux… par les Anglais.

Ça serait un peu suicidaire quoi… D’ailleurs le vrai comte d’Anjou, il sera emprisonné à Londres à partir de 1358, d’abord dans des conditions favorables puis de plus en plus drastiques avec les échecs successifs des négociations de paix.

Mais bien que fictif, Adhémar est un personnage très intéressant. D’abord parce qu’il est incarné par Rufus Sewell et que ce type est quand même ultra badass. Mais surtout parce qu’il n’est pas un méchant caricatural, méchant pour le plaisir d’être méchant. C’est un puissant aristocrate, tout en haut de l’échelle sociale. Il dispose d’un écrasant capital culturel, matériel, mais aussi corporel, car c’est un athlète accompli capable de chevaucher toute une journée et de briser lance sur lance contre ses adversaires sans faiblir. Il est froid mais poli, tient son rang, et fait preuve de respect envers ceux qu’il reconnaît comme ses égaux. Comme lorsqu’il reconnaît le prince de Galles sous un déguisement et refuse de le mettre en danger lors d’une joute.

C’est sa rivalité avec William, meilleur athlète et meilleur cavalier malgré son humble naissance, qui fera naître de la rancœur chez Adhémar, le poussant peu à peu à adopter un comportement inadmissible pour un chevalier : il va tricher, et par là même devenir un vrai méchant, scellant ainsi son destin.

Représentation de la bataille de Poitiers de 1356.
Représentation de la bataille de Poitiers de 1356.

La bataille de Poitiers, dont j’ai parlé juste avant, est fondamentale pour comprendre que le personnage n’est pas écrit n’importe comment. La guerre force le comte Adhémar à quitter temporairement le circuit des tournois et à laisser le champ libre à Ulrich/William qui remporte peu à peu toutes les compétitions.

Et j’ai envie de vous dire qu’au-delà de l’astuce d’écriture qui est pratique dans le film puisqu’elle permet d’effacer de façon temporaire l’antagoniste principal, la situation est en fait totalement logique du point de vue historique : Adhémar est un noble de haute lignée comme en témoigne son patronyme : Adhémar d’Anjou, ce n’est pas « Adhémar du coin gauche de l’église » ou “Adhémar de la botte du foin” ou encore “Adhémar” y’a malabar… Désolé pour celle là, j’ai été un peu trop loin…

Adhémar est clairement éduqué à la pratique des arts martiaux de l’époque, notamment le maniement de la lance à cheval. Il possède des chevaux et de l’équipement militaire, est sans aucun doute le vassal d’un roi ou d’un puissant seigneur, bref il n’a pas le choix ! Il doit taire ses passions personnelles pour remplir ses devoirs de vassaux : participer aux guerres et soutenir son seigneur.

Le fil rouge de “chevalier”, ou tout du moins l’un des fils rouges, c’est la joute. Je vous renvoie à mon épisode sur les sports extrêmes dans l’histoire pour en savoir plus, mais il faut revenir quand même un peu sur ce sport médiéval. En vrai, la joute, c’est quoi ? C’est une activité qui trouve ses origines autour du XIe siècle, en France et qui est liée à une nouvelle technique d’arts martiaux équestres, la « lance couchée ».

La particularité de cette technique, c’est que la lance est utilisée… et bien couchée comme son nom l’indique, et non plus levée ou brandie, comme on la maniait notamment au Proche et au Moyen-Orient. Grâce à une série d’inventions et de transferts technologiques comme des étriers permettant d’accroître sa stabilité sur une selle, il devient en effet possible, à partir de cette époque, d’utiliser l’arme non plus dressée ou tenue à bout de bras pour piquer l’adversaire, mais couchée, c’est-à-dire allongée devant soi, la pointe dirigée vers la cible. Le cavalier ne tient plus la lance comme une épée ou une pique, mais il la bloque sous le bras.

En faisant corps avec sa monture il devient une espèce de missile vivant et guidé, capable de réaliser une charge dévastatrice qui tire parti de la vitesse, de la monture et de la pointe acérée de son arme. Et quand je dis dévastatrice, ce n’est pas une image !

Puisqu'on vous dit que c'est purement amical...
Puisqu’on vous dit que c’est purement amical…

Bref, si son invention est longtemps attribuée, à tort, à un certain Geoffroi de Preuilly, un seigneur du centre de la France, la joute est un exercice de cette technique de la lance couchée mais de manière « amicale », enfin autant que possible. Une espèce de sport, même s’il faut faire attention à l’emploi du mot qui peut être un poil anachronique.

Un peu de sémantique

Alors attention également, il ne faut pas confondre les termes tournois, joutes ou pas d’armes.

Sans entrer ici dans des débats de spécialistes, le tournoi c’est grossièrement l’événement dans son ensemble. La joute, c’est spécifiquement le duel équestre, avec une lance, en utilisant cette technique de la lance couchée. Au sein d’un tournoi, il peut donc y avoir des joutes, mais aussi des combats à pied, avec des épées, des haches ou des dagues même parfois et d’ailleurs on le voit à un moment dans le film.

Le but de la joute est simple, même s’il est difficile de voir une seule règle universelle tout au long de l’histoire : les deux adversaires ont droit à un certain nombre de courses, où ils chevauchent l’un vers l’autre. Pendant la course, chacun essaye de casser des lances sur son adversaire, le plus possible. Vu que les deux sont en armure, un vêtement de métal qui dévie les coups, il faut faire preuve d’une grande maîtrise technique, de précision, de stabilité, et d’endurance pour parvenir à frapper l’adversaire au bon endroit, pour briser la lance, sans être soi-même éjecté de son cheval.

Vu que j’arrive à me casser la gueule tout seul quand je marche dans les bois, ce qui m’arrive relativement peu souvent quand même, c’était pas trop pour moi quoi…

Le but de la joute : briser sa lance sur l'adversaire.
Le but de la joute : briser sa lance sur l’adversaire.

Certains tournois, dans le Saint Empire Romain Germanique, attribuent comme dans le film des points selon la zone touchée. En gros, plus on se rapproche de la tête, meilleur est le résultat, le haut du corps étant une cible noble mais également la cible la plus haute et la plus difficile à viser. Cependant, l’objectif constant est de briser sa lance sur l’adversaire. Et si en plus on peut assurer le spectacle, c’est encore mieux !

Frapper à la tête est vu comme un coup d’une grande maîtrise (et pour le coup ça l’est vraiment) et si le coup de lance retire le heaume de l’autre jouteur, alors là, c’est la gloire ! On dit que l’on “déheaume” son adversaire. Mais entre nous, on peut aussi dire qu’on la défoncé hein…

A l’inverse, tomber au sol est signe de défaite immédiate puisque la chute est publique, vue de tous.

Car oui, on ne l’a pas encore rappelé, mais les tournois sont des affaires publiques, des spectacles martiaux destinés aussi bien à être courageux qu’à montrer qu’on est courageux. Par contre, blesser ou tuer le cheval de l’adversaire est aussi un motif de défaites, car la joute n’est pas une boucherie, les compétiteurs n’étant pas censés se comporter comme des sauvages, même s’il y a des accidents réguliers et gravissimes. Dans un des tout premier épisode de Nota Bene j’avais par exemple parlé du roi de France Henri II qui se prend une lance dans l’œil et qui finit par mourir avec moultes souffrances…

Dans Chevalier, le réalisateur met d’ailleurs assez bien en scène cette violence des chocs, plusieurs fois, en montrant des chevaliers désarçonnés, éjectés de leur monture ou encore traînés derrière leur cheval. Les lances qui volent en éclat sont aussi amplement utilisées par les accessoiristes du film, qui avaient fournis les cascadeurs en lances de bois léger, afin de renforcer cette impression d’extrême violence lors du choc.

Les autres formes de combat

La joute montée n’est pas le seul sport exercé par William. Dès le début, ses compagnons mentionnent qu’il est imbattable à l’épée. Cela se vérifie dans l’histoire, puisque après sa première défaite contre Adhémar d’Anjou, William remporte avec facilité les épreuves d’épée à pied.

Si la discipline est peu abordée dans le long métrage, William considérant qu’elle n’est que secondaire par rapport à la joute équestre, elle est néanmoins un écho de pratiques réelles, les combattants ne s’affrontent pas uniquement sur un cheval lors des tournois médiévaux.

70 -Cod.icon._394a_36vLe duel à pied avec une épée, une hache ou même une dague, on l’a dit tout à l’heure, est appréciée et pratiqué pendant les tournois médiévaux.

A la fin du Moyen Âge, il y a même des normes qui cadrent et organisent ces rencontres. Quand deux chevaliers s’affrontent de cette manière, on dit notamment qu’ils font usage des “quatre pointes”. Ces quatre pointes, ce sont celles de la lance, de l’épée, de la hache et de la dague.

Ces activités secondaires servaient souvent à introduire la joute et son spectacle bruyant et flamboyant.

Souvent, les compétiteurs commençaient par réaliser, en lice, des projections de javelot sur l’adversaire, qui se protégeait avec un bouclier. ça, c’est pour la première pointe, que l’on appelle en France un “poux de lance”.

S’ensuivaient généralement un duel avec une épée, souvent tenue à deux mains, un affrontement avec une hache d’armes et, plus rarement, une dernière rencontre avec une dague. Mais ce genre de séquence était rarement complète, et plusieurs étapes étaient souvent laissées de côté pour se concentrer sur l’essentiel, la joute.

Cette grande variété d’affrontements possibles souligne quand même une chose, c’est la très grande diversité des armes et des équipements utilisés dans la vie chevaleresque. Des épées aux lances, des dagues aux boucliers, des chevaux aux armures, les aristocrates combattants sont des spécialistes dans de nombreux arts martiaux et dans les équipements qui y sont associés.

La question des armures

Cette question de l’équipement c’est d’ailleurs un ressort scénaristique assez important dans « Chevalier». Beaucoup de compétiteurs sont tournés en ridicule à cause du poids de leur armure et de la maladresse de leurs gestes. Patauds, malhabiles, ils sont là pour mettre William et Adhémar (et le prince Édouard aussi) en valeur, puisque ces derniers n’ont aucun problème avec leur équipement. Mais les armures, tout au long du film, portent clairement les stigmates de la violence des chocs ressentis. Pire, on voit, lors du dernier combat entre William et Adhémar, que si les armures protègent des lances de joute, elles peuvent être percées par une lance de guerre.

Dans la réalité, les armures de joutes étaient relativement lourdes, ça c’est un fait et c’est pas un cliché. Souvent elles sont plus pesantes que les armures de guerre et leur poids moyen, j’appuie sur le “moyen”, est d’une cinquantaine de kilos. Ce qui fait quand même beaucoup. Ce poids important s’explique principalement par le fait qu’un jouteur n’est pas censé descendre et monter sans cesse de son cheval.

C’est important de le noter, car une armure de joute n’est ni une armure du quotidien, ni une armure conçue pour être portée à pied. C’est un vêtement spécialisé, exactement comme des tenues professionnelles très spécifiques, utiles dans un milieu donné mais encombrantes dans tous les autres.

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Armure de joute.

Une de ses caractéristiques visuelles les plus notables de cette armure c’est qu’elle est dissymétrique, c’est-à-dire que les pièces ne sont pas les mêmes à gauche et à droite du corps, parce que la joute est une activité latéralisée : en gros les chocs et les risques de blessures sont beaucoup, BEAUCOUP plus élevés du côté gauche. Et c’est… normal, vu que c’est le côté où les jouteurs se croisent. Les armures sont donc renforcées de ce côté. Pour l’illustrer, rien de plus clair que la rondelle, cette pièce d’armure circulaire, située sous l’épaule, qui apporte une protection supplémentaire à l’aisselle et au-dessous du bras gauche.

S’il fallait citer la partie la plus impressionnante de l’équipement d’un jouteur, c’est le heaume qu’il faudrait mentionner. Ce casque est véritable cible, qui va recevoir une grande partie des chocs. Au début du film, William en fait les frais puisque son heaume est enfoncé par un coup de lance. Comme il usurpe l’identité de son maître décédé, cela lui fournit une très bonne excuse pour ne pas l’enlever, et je ne serais pas étonné que ce genre d’accidents soit vraiment arrivé dans la vraie vie à cette époque.

Dans la réalité, tout comme l’armure, les heaumes étaient spécifiques à la pratique de la joute. Une pièce tardive du XVIe siècle, aujourd’hui conservée au musée de l’Escorial à Madrid, illustre bien le type d’objet : un heaume, attribué à Charles Quint, et provenant d’une de ses armures de joute, pèse entre environ 7 kg, soit le poids moyen d’un bon gros pack d’eau. Avec les bouteilles pleines hein. Bonjour l’état de la nuque si tu le portait toute la semaine…

Sur ce casque de Charles Quint, toute la partie située à l’arrière du heaume de Charles Quint est richement décorée, mais la partie avant, qui encaisse les chocs, n’est pas du tout dans le même style : les spécialistes qui se sont penchés sur l’objet ont mesuré une épaisseur de 3cm d’acier. Et 3 cm d’acier pour un équipement individuel, c’est absolument énorme.

Cette épaisseur est d’ailleurs totalement justifiée. La violence du choc est absolument inimaginable pour la plupart d’entre nous. Mais s’il fallait faire une comparaison, on pourrait dire, sans hésiter, que l’énergie développée par la lance d’un cavalier en armure est équivalente, sinon supérieure à celle d’une arme de guerre moderne.

Si on a utilisé des lanciers jusqu’aux XIXe et XXe siècles, ce n’est pas pour faire joli. Enfin, si, en partie, mais pas seulement.

Clairement, un cavalier en armure avec un cheval de 600kg chargeant à 25 km/h qui touche une cible sans armure avec sa lance doit en gros faire un peu le même effet que les scènes les plus gores du film “il faut sauver le soldat Ryan” ou celle d’un chevreuil qui se perd sur une voie de TGV si vous voyez ce que je veux dire….

C’est entre autre pour ça qu’on peut être sceptique quand Kate, la forgeronne rencontrée par William et sa bande au cours de leurs premières compétitions, offre une solution au jeune chevalier pour surpasser ses adversaires : une armure plus légère et maniable possédant la même résistance que celles très épaisses.

Rappelez vous, l’explosion du chevreuil !

Ici encore, « Chevalier » joue sur le contraste entre ancien et moderne, comme pour sa musique ou ses dialogues. Là où bon nombre de jouteurs utilisent des armures lourdes et inesthétiques, William est le seul à accepter de prendre un risque : une armure plus légère, moins hermétique et fabriquée par une femme. Si là on est pas dans des thématiques modernes…

Et comme tout au long du film, le choix s’avère être le bon : l’armure le protège autant que les autres, sinon plus. Sa légèreté lui permet d’être encore plus habile avec son arme et Kate s’avère être une amie fidèle tout au long du récit, qui l’accompagne jusqu’à sa victoire où non seulement il défonce le méchant, mais en plus, il pécho la meuf de ses rêves et il devient noble.

Qu’est ce que j’adore ce film ! Et vous savez quoi ? Après vous en avoir parlé, je l’aime encore plus ! Parce que “Chevalier” au premier regard, c’est un film d’aventure et de comédie avec parfois des blagues potaches qui me font me rire. Mais quand on gratte un peu la surface, c’est surtout une œuvre qui permet d’aborder le Moyen Âge comme pas beaucoup de films le font en fait ! C’est pas un film documentaire, on est bien d’accord, il peut même être un poil naïf comme son héros, mais c’est un film beaucoup plus médiéval qu’il n’y paraît. Il prend place dans une période bien définie, à savoir la Guerre de 100 ans, dans un cadre où la chevalerie vit une crise, celle de sa propre utilité sociale et militaire. Le récit en lui-même respecte bon nombre de codes de la narration médiévale, transposant plusieurs personnages historiques dans son intrigue, présentant avec clarté les rapports sociaux, parfois extrêmement durs, de la féodalité et son contrôle absolu par l’aristocratie guerrière. Le film nous en dit en fait beaucoup plus sur les mentalités médiévales qu’on pourrait le penser, à travers ce qui est… un conte qui met en valeur le rôle de la chevalerie dans la société : des experts martiaux, des protecteurs généreux et à travers le héros,  une ascension sociale comme on en voit trop peu dans la vraie vie.

Alors, attention, ce n’est pas un film historique, mais il aurait pu être écrit par un auteur médiéval sans aucun souci.

Merci à tous d’avoir suivi cet épisode et surtout, un grand merci au docteur Pierre Alexandre Chaize, spécialiste du combat médiéval, pour avoir travaillé sur cet épisode à mes côtés. Je vous mets en description son compte Twitter, il y fait régulièrement des jolis pavés qui se lisent très bien sur les armes et le combat médiéval, mais aussi parfois sur d’autres trucs très intéressants ! Ça fait très longtemps que je voulais faire cet épisode et je n’ai pas pris le temps de vérifier avant ce que mes camarades avaient fait sur le sujet. Une fois ce script écrit, je me suis donc rendu compte que le camarade d’Histoire Appliqué, que j’ai déjà présenté dans le coin, avait lui aussi fait une vidéo sur le sujet, je vous la mets en description si vous voulez avoir un autre son de cloche ! Y’a des similitudes mais on parle pas non plus exactement de la même chose et c’est ça qui est assez rigolo et enrichissant parce qu’au final, elles se complètent plutôt bien !

A très bientôt pour un nouvel épisode de Nota Bene !

Pour aller plus loin

  • Rompez les lances ! Chevaliers et tournois au Moyen Age, de Sébastien Nadot
  • Le spectacle des joutes, sport et courtoisie à la fin du Moyen Âge, de Sébastien Nadot.
  • Union et désunion de la noblesse en parade. Le rôle des Pas d’armes dans l’entretien des rivalités chevaleresques entre cours princières occidentales, XVe-XVIe siècles (thèse de Guillaume Bureaux).
  • Le sport au Moyen Âge, de Bernard Merdrignac.
  • Armes et combats dans l’univers médiéval, vol.1 & 2, de Claude Gaier.
  • Combattre au Moyen Âge: une histoire des arts martiaux en Occident, XIVe-XVIe, de Daniel Jaquet.
  • Les contes de Canterbury et autres chefs d’œuvres, Geoffrey Chaucer (l’édition Decitre est la meilleure en francais).
  • La vidéo d’Histoire Appliqué
  • Iconographie
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