Autopsie d’une religion ; Les Cathares

Mes chers camarades bien le bonjour !

Une religion, c’est comme un être vivant : elle a une naissance, une croissance, parfois des maladies, comme par exemple, quand des hérésies ou des schismes la divisent et l’affaiblissent, et puis…elle peut aussi mourir. Aujourd’hui, je vous propose de nous faire médecins légistes d’une religion morte. Ça existe. Comme les langues mortes. Nous allons étudier au scalpel ce “cadavre”, et essayer de déterminer la cause de son décès. Est-ce qu’un de ses organes était déficient ? Est-ce que “son heure était venue”, tout simplement ? C’est parti pour l’autopsie d’une dissidence religieuse : le catharisme. Eh oui, j’aurais pu choisir l’antiquité égyptienne ou les dieux celtes, mais il faut dire que le catharisme est une religion plus récente, disparue seulement au 14e siècle, et qui est relativement bien sourcée. En plus, sa principale ennemie, la religion catholique romaine, est encore “vivante” de nos jours : ça nous fait un bon point de comparaison. Mais tout d’abord, un petit point de contexte pour comprendre où on se situe !

Le christianisme occidental médiéval est une religion puissante, qui régule l’ensemble de la société. Le son des cloches, les prières, les fêtes religieuses, rythment le quotidien et fixent les jours fériés. Adopté par les pouvoirs politiques, ce christianisme régule également l’exercice gouvernemental et les relations diplomatiques : les chrétiens sont censés ne pas se tuer entre eux… enfin… en principe. Et tout pouvoir découle, d’une façon ou d’une autre, de Dieu. Les promesses de paix et les alliances doivent être respectées, car elles font l’objet d’un serment, posé sur les évangiles, le livre sacré de tous les Chrétiens. Bref, vous avez là une société où religion et politique sont intimement mêlés. Et c’est dans ce contexte que naît le catharisme.

1 – IN UTERO

Dans cette autopsie, notre principal suspect, c’est l’Église catholique, qui a manifestement causé la mort de l’hérésie cathare. Mais si on remonte en détail dans l’historique de la victime, ça semble un peu plus compliqué que ça… Revenons donc loin, très loin en arrière, dans la vie prénatale du catharisme : avant même que le Moyen Âge n’accouche de cette religion.

Les discussions théologiques ça peut s'enflammer parfois. Et enflammer le reste par la même occasion.
Les discussions théologiques ça peut s’enflammer parfois.
Et enflammer le reste par la même occasion.
  • En l’An Mil, l’Europe occidentale est pleine de petites hérésies. Hérésie est un mot grec, qui signifie “choix, préférence”. Un hérétique est un chrétien, mais qui a fait un choix à part, et se place à la marge de l’église. Par exemple, il reconnaît tous les dogmes et les rituels catholiques mais… pas l’autorité du pape. Ce choix le positionne hors de l’église. Il peut alors être ex – communié, jeté hors de la communauté des fidèles. Ces hérésies, il y en a beaucoup : en 1049 le concile de Reims prononce que « l’hérésie pullule en Gaule » !
  • Au 11e siècle, chaque prince qui crée des abbayes ou des paroisses s’octroie les investitures, c’est-à-dire le droit de nommer les curés ou les abbés sur place. Résultat : on a un clergé qui obéit parfois plus aux différents rois qu’au pape, qui est pourtant chef de l’église. Le Pape lui-même, d’ailleurs, règne de façon plutôt collégiale : il ne prend pas ses décisions seul.
  • La réforme grégorienne commence alors. Son but est de centraliser l’église. Les investitures doivent revenir au pape. Tout le clergé doit lui obéir, et d’ailleurs, les décisions du pape devront désormais primer sur celles du collège des cardinaux. Unifier la chrétienté, c’est en effet le seul moyen de pouvoir continuer les croisades, pour protéger le tombeau du Christ. Et ce n’est pas facile : la réforme grégorienne commence en 1020, et ne s’achève qu’en 1215… Presque 200 ans pour mener une réforme ! Chez nous aujourd’hui, ça ferait … 40 mandats présidentiels ? Je vous avais dit : c’est pas simple !
  • Au 12e siècle, l’Occident est en plein boom démographique, économique, et culturel. On appelle ça la Renaissance du 12e siècle. Rien à voir avec LA Renaissance que tout le monde connaît, c’est bien avant. Les universités étudient la grammaire, la rhétorique, la dialectique, et font venir en Europe de nouvelles sources philosophique gréco-arabes. Cet engouement culturel, intellectuel et spirituel permet de tout questionner, même les sujets religieux : le péché originel, l’origine des âmes, la création du monde, etc. Et tous ces débats… c’est une pépinière à hérésies. La liberté intellectuelle se heurte aux dogmes de l’église, créant parfois des frictions.

Bref, vous m’avez compris : à l’époque, les hérésies perdurent depuis longtemps, et l’Église elle-même est encore en cours de centralisation. Mais avec la réforme grégorienne… on sent bien que le vent tourne !

2 – L’ACCOUCHEMENT

L’autopsie peut commencer. Premier point : quel est l’âge de la victime ? Eh bien… on ne sait pas exactement. En fait, elle apparaît probablement dans le “bouquet” des hérésies de l’An Mil. Mais le mot cathare apparaît bien plus tard, quand on essaye de poser un seul nom sur un phénomène qui à l’époque est encore multiple et qu’on a du mal à identifier.

Languedoc et Lombardie : deux régions dans lesquelles un "premier catharisme" va s'installer.
Languedoc et Lombardie : deux régions dans lesquelles un « premier catharisme » va s’installer.

En tout cas, le jeune catharisme s’installe, avec les autres hérésies, dans l’Empire, en Flandres, ou encore en France. Toutefois dans ces espaces bien centralisés, les princes le chassent assez rapidement. Mais contrairement à ses petits camarades, le catharisme a eu la bonne idée de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier : il a aussi fait son nid en Italie et en Languedoc. Or ces pays sont encore troublés par des guerres entre cités, ou par la Grande Guerre Méridionale du 12e siècle, qu’on surnomme aussi la Guerre de Cent ans méridionale.

Rien à voir avec LA Guerre de Cent ans que tout le monde connaît, c’est bien avant… (Parfois j’ai l’impression que l’histoire se répète !)

Bref, à ce moment, ces régions n’ont pas un pouvoir centralisateur fort : le catharisme peut s’installer, et commencer sa croissance en toute tranquillité. Mais pas n’importe comment : en effet, le catharisme a des positions doctrinales assez particulière pour l’époque.

3 – L’ADOLESCENCE

Dans un premier temps, c’est-à-dire au milieu du 12e siècle, le catharisme commence à devenir une véritable hérésie déclarée : pour ses adeptes, les “bons-hommes” et les “bonnes femmes” (c’est leur nom), il n’y a qu’un seul Dieu, créateur des anges. Un ange déchu, le diable, a créé un monde matériel, et des corps de chair, pour y emprisonner les autres anges. Mais bon, ce n’est pas un drame : en envoyant son fils Jésus, Dieu a promis de sauver tous les hommes (c’est-à-dire toutes les âmes angéliques prisonnières de corps mortel).

Donc ça va, c’est cool. Le problème, c’est que ce récit contredit complètement le discours de l’Église !

Il a l'air un peu pâlot, mais selon les Cathares Jésus va bien. Du coup il ne revient même pas.
Il a l’air un peu pâlot, mais selon les Cathares Jésus va bien.
Du coup il ne revient même pas.

En effet, comme le corps est mauvais, Jésus-Christ ne s’est pas vraiment incarné en homme, et il n’est pas vraiment mort. Il a juste fait semblant. Cette petite distinction, elle entraîne toute une chaîne de déductions, qui ont énormément d’effets sur la structure sociale de l’époque. Par exemple, la communion chrétienne est fausse : on ne peut pas manger “le corps du christ” si le christ n’a jamais eu de corps. Plus de messes ! Plus de mariage non plus, car comme le corps est mauvais, le sexe est un péché. Et les obsèques ? Et bien, on s’en moque un peu, vu que les corps ne sont que des prisons : l’âme s’en est allé, et c’est tout ce qui compte.

Peu à peu, le catharisme se sépare donc des habitudes qui régissent la société civile.

Au sommet de la pyramide de cette nouvelle religion, et qui représente très bien cette séparation, se trouve la figure du Parfait. Le Parfait, ou la Parfaite, est un croyant qui a reçu le consolamentum, le sacrement unique des cathares : son but est de détacher au maximum son âme de ce monde matériel. Il n’est plus lié en rien aux obligations de la chair : il ne doit pas jouir de la boisson, de la nourriture ou du sexe. Il ne peut même pas toucher une personne du sexe opposé. Il ne peut pas mentir, pas voler, mais pas prêter de serment non plus !

Dur pour une société où beaucoup d’accords sont basés sur un serment prêté sur la bible !

Eh oui, le catharisme est encore jeune, il est habité par l’esprit de réforme : il vit une sorte de crise d’adolescence chrétienne, en remettant beaucoup de choses en question. Et il accuse durement l’Église catholique d’être une vieille institution qui s’est perdue en chemin, qui a renoncé à ses principes, et qui s’enrichit désormais injustement.

4 – LA MATURITÉ

Au début du 13e siècle, les choses ont bien changées. Le catharisme est implanté durablement en Italie et en Languedoc. Après les beaux discours, il est temps d’être rationnel.

Tout d’abord, il faut des fidèles. Or les principes hérétiques sont très intellectuels et idéalistes, ils sont durs à incarner. Au début, ce sont donc des gens instruits, assez fortunés, qui sont séduits par ces idées. Pas l’homme du peuple qui ne sait ni lire, ni écrire, et qui travaille pour nourrir sa famille. Pour lui, les grands mystères de la vie ont déjà été posés et résolus… par l’Église ! Il se contente d’aller à la messe le dimanche, de respecter les commandements, et c’est bon. Une hérésie comme celle du catharisme ne peut être menée que par une élite intellectuelle qui ose remettre en question toute la structure sociale et religieuse de son temps. L’élite urbaine fortunée a d’ailleurs tout intérêt à embrasser le catharisme, qui remet en question les lois et les impôts de l’église.

Peu à peu, le catharisme commence à se structurer : la théologie cathare se spécialise, notamment au travers de grands colloques internationaux, organisés pour confronter les représentants de l’Église de Rome, et unifier toutes les mouvances hérétiques sous un même dogme. Rituels, livres saints, et hiérarchie apparaissent. C’est tout une société dissidente qui commence à éclore : évêques, Parfaits itinérants, couvents de Parfaites, mais aussi écoles et hôpitaux, souvent financés par de riches protecteurs, comme la célèbre comtesse Esclarmonde de Foix.

Toutes les religions en arrivent là un jour ou l’autre : il faut se situer par-rapport au pouvoir politique déjà en place. En prenant du poids, une religion devient une réalité économique et politique avec laquelle il faut compter. Et le catharisme a beau être sincèrement anti-matérialiste et désintéressé, le clergé reçoit des rentes et les religieux itinérants font parfois office de transporteurs de fond.

En fait, en quelques années, c’est une véritable “église bis” qui s’est construite. Et parfois, à quelques points de doctrine ou de dogme prêt…des gens peuvent être indifféremment cathare ou catholique, sans vraiment concevoir une différence très nette.

5 – LE TRAUMA

La dissection nous indique, à ce stade, une religion musclée, sportive, compétitive: l’ossature des rituels cathare est assez bonne, sa croissance dans les milieux privilégiés est optimale. Qu’est-ce qui pourrait bien mal tourner ?

Eh oui, pas de chance : devenir une grande religion, c’est une course de fond. Le catharisme, lui, fait plutôt dans le sprint.

"Bonjour c'est la croisade" Pour faire vite, ça va mal se passer pour les Cathares.
« Bonjour c’est la croisade »
Pour faire vite, ça va mal se passer pour les Cathares.

Les bonshommes ne font pas grand mal, mais ils marchent allègrement sur les plates-bandes de Rome. Et puis, leur philosophie non violente est plutôt sympa sur le coup, mais en profondeur elle contredit les grands axes religieux, moraux et sociaux sur lesquels repose la société dans son ensemble. Poursuivant et prolongeant la réforme grégorienne qui veut purifier l’église, le catharisme continue sur sa course folle. Au cœur d’un « bloc civilisationnel » basé sur les alliances maritales, les lignages, et la paroles donnée, le catharisme n’a pas peur de tout remettre en question… Le jeune et enthousiaste catharisme se prend les pieds dans le tapis. Il est le symbole de toutes ces hérésies chrétiennes qui, tout au long du Moyen Âge, sont en définitive plus extrêmes que le “vaisseau mère”. En effet, pour exiger de ses fidèles autant de renonciations aux plaisirs terrestres, il faut justifier d’un mythe solide, clair. Peu à peu, l’idée d’un diable créateur de la matière donne lieu à un dualisme. On ne sait pas trop comment, mais certains de ces chrétiens finissent à croire qu’il n’y a plus un Dieu, mais deux principes créateurs.

Pour l’Église de Rome, c’en est trop. Pour l’ensemble de la chrétienté aussi, d’ailleurs. Une immense croisade est organisée par le Pape Innocent III, réunissant des Chrétiens venus de toutes les nations occidentales. Quand l’armée croisée arrive, il faut choisir : se convertir, ou finir au bûcher. Mais des nobles Languedociens, catholiques d’ailleurs, s’opposent à la croisade : hérétiques ou non, ils doivent défendre leurs sujets. Mal leur en prend : ils se retrouvent accusés à leur tour ! La résistance est balayée par la puissance capétienne… le roi en profite pour s’emparer du Languedoc, qui devient alors Français. Oui, car vous vous en doutez, une guerre, même sainte, n’a pas que des motifs religieux : conquérir le Languedoc est intéressant à tout point de vue : c’est une terre riche, et qui donne accès à la mer Méditerranée. Et pour les chevaliers du rang, on peut espérer récupérer un lopin de terre confisqué à une famille hérétique.

Quoi qu’il en soit, c’est la fin du grand catharisme, traumatisé à jamais par ce gigantesque coup à la tête. Cette religion, prématurément vieillie, commence déjà son agonie…

6 – L’AGONIE

La croisade a été un succès militaire, mais un échec religieux : la population languedocienne, marquée par la croisade, rechigne, et se convertit… au catharisme ! Désormais on trouve des hérétiques parmi l’élite urbaine… mais aussi parmi le peuple, dans les campagnes, un peu partout ! L’Église met alors en place l’Inquisition, ce qui veut dire “l’enquête”. Le rôle de ce tribunal spécial est d’identifier et de confondre les hérétiques.

Quand on dit inquisition, ne pensez pas tout de suite torture et bûcher, des pratiques qui restent relativement rares. Mais pensez plutôt parchemins et registres : les inquisiteurs interrogent et fichent toute la population, compilent et comparent les interrogatoires. Le but est de ne surtout pas déclencher de révolte : on ne traque que les hérétiques les plus importants. Il s’agit de décapiter le mouvement cathare, en arrêtant uniquement ses meneurs. Et si possible… en les convertissant au catholicisme ! Si on les brûle, c’est qu’on a échoué.

Cette tactique marche très bien : et l’on découvre alors que sans sa structure dirigeante, sans ses rituels et ses évangiles qui sont des sources écrites, permanentes…une religion meurt assez vite !

7 – LA MORT

Et voilà, c’en est bientôt fini.

Oh, il y a bien encore quelques bonshommes et quelques bonnes femmes…mais ils n’ont plus rien de commun avec les débuts du mouvement. Sur la fin, on piège les cathares qui refusent de tuer les poulets : désormais, ils croient en effet à la réincarnation dans les animaux. On est très très loin du cathare du 13e siècle, et encore plus loin de celui du 12e siècle qui croit en un Dieu unique, avec une seule vie sur Terre. Si bien que certains historiens ne parlent plus du catharisme, mais des catharismes. Il y en a même qui déclare que “les cathares”…ça n’existe pas. Mais bon, ça c’est plutôt pour faire le buzz…

Alors, cause du décès ?

Un lourd trauma crânien a laissé des traces, mais sans l’achever : la croisade. Le catharisme est plus vraisemblablement décédé quand l’Inquisition a fait disparaître son clergé, ses élites et ses livres sacré. Cette religion est littéralement morte de faim, n’étant plus nourrie par la matière rituelle et spirituelle nécessaire.

Pourtant, en procédant à une autopsie approfondie, on décèle des traces de carences antérieures au décès : le catharisme a connu une croissance trop rapide, qui a rendu son ossature fragile. Ses poumons sont endommagés : dans un milieu médiéval hostile, très lié au serment, au mariage, et à l’unité sociale et religieuse, le catharisme étouffait. Malnutrition, fragilité osseuse, asthme… le catharisme était une religion à part, assez originale… mais fragile. Dans ces cas là, le secret est de s’appuyer sur un plus fort que soi : un puissant roi, un empire, n’importe quoi. Mais le catharisme n’y ait pas parvenu : trop réformiste pour les chrétiens, trop extrême pour le peuple, trop rebelle pour les puissants… il n’a pas eu de protecteur, et n’a pas pu tenir le coup.

Merci à Jean de Boisséson pour m’avoir accompagné sur la préparation de cette émission, il fait parti d’une structure associative, Saga Films, qui a pour but de mettre en avant l’Histoire occitane alors n’hésitez pas à aller faire un petit tour par chez eux, je vous mets le lien en description !

Encore merci à tous d’avoir suivi cet épisode,  j’espère qu’il était bon ! On se retrouve vite sur YouTube mais aussi sur Facebook, instagram et twitter. Bises !

En savoir plus

  • René Nelli, La vie quotidienne des Cathares du Languedoc au XIIIe siècle, Hachette, 1969.
  • Jean Duvernoy, Le catharisme : la religion des cathares, Privat, 1976.
  • Jean Duvernoy, Le catharisme : l’histoire des cathares, Privat, 1979.
  • Anne Brenon, Le vrai visage du catharisme, Loubatières, 1988.
  • Pilar Jiménez-Sanchez, Les catharismes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.
  • Monique Zerner (dir.), Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’inquisition, in Collection du centre d’Etudes Mediévales de Nice, vol. 2, Z’éditions, 1998.

 

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